À Nogent-le-Rotrou, Chantal Doléans, militante Quart Monde, contribue à faire émerger la parole des plus pauvres pour faire avancer la société.
« Je parle rarement d’où je viens », affirme Chantal Doléans. Si elle a accepté de partager son parcours, c’est parce qu’elle croit profondément à la nécessité de « faire remonter la parole des plus pauvres ». « Dans les médias, les gens qui parlent sont tellement loin de la réalité. Ils pensent parler pour nous, parler des gens pauvres, mais en fait ils ne savent rien du vécu de ces personnes », constate-t-elle. Alors, même si elle-même préfère « aider les autres à exprimer des paroles parfois difficiles », elle pense qu’elle peut « transmettre son vécu, pour faire avancer les choses, mais avec les autres, toujours ».
Assise au soleil, dans le jardin de la Maison Partagée de Nogent-le-Rotrou, Chantal prend petit à petit de l’assurance pour dévoiler les grandes étapes de sa vie. Placée dans une famille d’accueil à 11 mois, elle estime qu’elle a eu « de la chance de rester dans la même famille jusqu’à ses 18 ans, dans une grande maison, bien loin de la pauvreté ». Mais à 18 ans, elle ressent le besoin d’aller vivre chez sa mère, de savoir d’où elle vient. La sortie de sa « bulle » est extrêmement violente. « Cela ne s’est pas bien passé. Du jour au lendemain, elle a mis mes affaires dehors. Je l’ai vécu comme un second abandon, je suis un peu tombée dans un trou noir », se souvient-elle. La porte de sa famille d’accueil lui est toujours ouverte, mais elle ne veut pas revenir sur son choix d’être partie. Pendant plusieurs mois, elle se retrouve seule, à la rue. C’est pourtant pendant cette période qu’elle rencontre Pascal, qui deviendra ensuite son mari. « Ses parents m’ont tendu la main et m’ont accueillie chez eux », raconte-t-elle.
Chantal remonte alors la pente, obtient un BTS d’assistante de direction, s’installe avec Pascal, qui a déjà deux enfants. Ensemble, ils ont un fils, puis une fille. La famille recomposée parvient à partir en vacances grâce au soutien d’ATD Quart Monde, une association dont leur parle souvent la mère de Pascal. Chantal admet aujourd’hui qu’elle n’avait alors « pas forcément compris tous les concepts » du Mouvement, qu’elle voit à ce moment-là comme « un lieu de rencontres » où faire notamment des ateliers lors des Festivals des savoirs et des arts.
Des ressentis identiques
Petit à petit, elle sent cependant la puissance du travail mené avec les militants Quart Monde, dont la parole est transmise pour faire évoluer les institutions. « Quand on a été invisible dans la société à un moment de sa vie, c’est important de rencontrer des gens comme les alliés que j’ai alors croisés, qui savent mettre en avant cette parole », estime-t-elle. Elle qui ressent toujours le besoin de faire ses preuves plus que les autres, que ce soit dans sa vie personnelle ou professionnelle, trouve peu à peu sa place à ATD Quart Monde et se revendique « militante Quart Monde ».
Elle comprend que ce terme est parfois vécu comme « enfermant » par certaines personnes : « quand on est pauvre, on n’a pas envie d’être tout le temps ramené à cela, d’être dans une catégorie ». Pourtant, « quand les militants commencent à parler entre eux, il y a d’autres sujets qui émergent, même si les alliés sont très à l’écoute. Quand je discute avec d’autres militants, j’ai l’impression que nous avons beaucoup de similitudes, des ressentis identiques, même si nous avons des parcours différents. Il ne s’agit donc pas d’opposer les uns aux autres, mais au contraire de montrer qu’on a besoin d’avancer ensemble, et que la mixité apporte tellement à tout le monde », constate-t-elle.
Une jeunesse plus combative
Elle participe aux Universités populaires Quart Monde, aux réunions hebdomadaires, s’investit un peu dans le jardin partagé… Elle se lance aussi dans un volontariat associatif à la Maison Partagée pour s’occuper notamment du petit marché solidaire, qui permet d’acheter les invendus des producteurs locaux. « Cela a fait évoluer ma pensée sur la transition écologique. Je n’achète plus que des produits de saison, je fais attention à manger moins de produits transformés. Mais manger bio et local, cela reste cher », souligne-t-elle. Avec d’autres militants Quart Monde, elle participe à un Croisement des savoirs et des pratiques à l’Agence de la transition écologique, l’ADEME. Enthousiasmée par cette expérience, elle espère que ce Croisement « va vraiment permettre aux personnes en situation de pauvreté de se retrouver moins seules face à leurs problèmes, et aux institutions d’arrêter de penser que les gens pauvres ne savent pas ce qu’est la transition écologique ».
Au Centre d’accueil pour demandeurs d’asile où elle travaille aujourd’hui, elle parle souvent d’ATD Quart Monde, mais elle regrette de ne pas voir davantage de personnes rejoindre le Mouvement. « Il a apporté à la société des acquis sociaux très importants et beaucoup de gens ne savent pas que la parole des plus pauvres a contribué à cela. Ici, on se connaît tous depuis très longtemps, donc c’est assez facile de parler. Mais comment faire venir de nouvelles personnes, qui vivent des choses difficiles et n’ont pas forcément envie d’en parler ? » Elle espère tout de même que « la jeunesse qui arrive va être plus combative, qu’elle va mener des combats plus globaux, plus facilement faire attention à l’autre, quel qu’il soit, et se servir de l’expérience de chacun pour faire avancer la société ».
Photo : Chantal Doléans dans le jardin de la Maison Partagée à Nogent-le-Rotrou en mars 2025. © ATD Quart Monde
Ce portrait est extrait du Journal d’ATD Quart Monde d’avril 2025.
