[Dossier] Protection de l’enfance : rompre la transmission de la pauvreté

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Avec des personnes en situation de pauvreté de sept pays européens, ATD Quart Monde a mené pendant trois ans une réflexion pour améliorer les relations avec les services de la protection de l’enfance et apporter aux parents le soutien dont ils ont besoin.

“Qu’est-ce qu’on fait de mal pour que, malgré tous nos efforts, nos enfants vivent la même vie que nous ?” Cette question obsède depuis de nombreuses années Priscilla, Styven, Tammy ou encore Tamara. Ils sont une trentaine de militants Quart Monde de Belgique, Espagne, France, Pays-Bas, Pologne, Suisse et Royaume-Uni et ont accepté de réfléchir ensemble, mais aussi avec des professionnels, des universitaires et des décideurs, à la manière de “rompre la transmission de la pauvreté”, a expliqué Brigitte Jaboureck, en introduction de la restitution de leurs travaux, le 20 novembre, à Pierrelaye, dans le Val-d’Oise. Elle est l’une des coordinatrices de ce projet intitulé Chantier familles, avec Elsa de Calignon, Susie Devins et Marie-Cécile Renoux.

S’ils ont bien sûr évoqué les questions de logement, de santé ou encore d’éducation, le placement des enfants revient, dans le discours des parents en situation de pauvreté, comme un élément majeur de cette reproduction de la pauvreté. “La place qu’occupent les mesures de protection de l’enfance dans leur vie et dans leur histoire, souvent sur plusieurs générations, est prépondérante. Cela produit d’importants traumatismes individuels, mais c’est aussi un traumatisme collectif”, a précisé Brigitte Jaboureck.

Respecter le droit

Les participants du Chantier familles ont regretté l’absence de compréhension, de la part d’un trop grand nombre de travailleurs sociaux, de leurs réalités de vie, de leurs souffrances et de leurs capacités de résistance, une “invisibilisation de la pauvreté”. Cette ignorance entraîne souvent un soutien inadapté. Ils ont également exprimé leur sentiment de voir leurs droits bafoués, face aux dossiers écrits par des professionnels “qui enfoncent et enferment”, face à une justice “à charge”, ou encore face à des placements censés être temporaires qui, trop souvent, durent longtemps.

Le 20 novembre, ces parents ont exprimé des préconisations et partagé des bonnes pratiques, en présence d’intervenants sociaux, d’universitaires et de membres des institutions, comme Anne Devreese, présidente du Conseil national de la protection de l’enfance en France, Caroline Salingro, directrice pédagogique dans une institution de placement en Belgique ou encore Jacques Fierens, avocat au barreau de Bruxelles. Les fruits de ce Chantier familles doivent en outre alimenter un projet de recherche européen intitulé “Responsive”, porté en France par l’université Paris-Nanterre, dont le but est d’examiner la dynamique de participation des citoyens et les réponses qui y sont apportées dans le secteur du travail social.

 

Placement : les parents veulent « rester pilotes et non passagers »

Les participants du Chantier familles ont élaboré des propositions concrètes pour que leurs relations avec les services de la protection de l’enfance soient plus équilibrées.

“Nous ne sommes pas considérés comme des familles qui ont besoin d’aide ou de soutien, mais comme des parents qui ont échoué”, constate une militante belge. Qu’ils soient de Belgique, de France, de Pologne ou de Suisse, tous dressent le même constat : “une bonne aide demande que les professionnels aient une bonne connaissance de la pauvreté et de ses conséquences sur notre vie familiale”. L’une de leurs préconisations consiste donc à améliorer la formation initiale et continue des travailleurs sociaux sur ces problématiques, d’associer les parents en situation de pauvreté à cette formation et d’être davantage à leur écoute.

Dans leurs relations avec les travailleurs sociaux, les militants Quart Monde ont exprimé leur volonté de “rester pilotes, et non passagers, d’être reconnus comme ayant des savoir-faire, et que les professionnels soient les co-pilotes”. Ainsi, lorsqu’un placement est décidé, cela doit passer notamment par la réflexion, entre les parents, les professionnels et l’enfant placé, sur la meilleure manière de maintenir le lien. L’objectif doit en effet être le retour de l’enfant dans sa famille. “Notre investissement comme parents est difficile, le sentiment d’être surveillés prend toute la place”, ont constaté les participants.

Droits de visite : une organisation à revoir

Les visites sont souvent organisées en présence de travailleurs sociaux, dans des lieux dits “neutres”, qui n’ont en réalité rien de neutres car il s’agit souvent d’institutions dédiées à la protection de l’enfance. “Il y a un jeu de société sur la table et je dois jouer à ce jeu. Mais, si moi ce que j’aime faire, c’est danser avec ma fille en regardant des clips ? Parfois, on voudrait faire un gâteau ou juste pouvoir se parler, ou faire un petit tour dehors. Il ne devrait pas toujours y avoir quelqu’un avec nous”, ont expliqué les parents.

Le planning des visites devrait par ailleurs être davantage pensé avec les parents. “On doit parfois aller à la banque alimentaire, avec des horaires spécifiques, donc nous devons choisir entre voir notre enfant et nous alimenter. […] Si on nous met des visites en semaine, on ne peut pas chercher de travail. […] Parfois, les visites sont en fin de journée, les enfants sont fatigués après l’école, donc elles ne se passent pas toujours dans les meilleures conditions”, ont détaillé les militants Quart Monde.

Renommer l’institution

L’accès à leur dossier, souvent écrit à charge et découvert au dernier moment, ainsi que le déroulement de l’audience devant le juge, ont par ailleurs fait l’objet de préconisations pour que le débat soit plus équilibré. Une des propositions consiste à mentionner dans la convocation devant le juge le droit d’être accompagné d’une personne de confiance. En France, il s’agit bien d’un droit prévu dans le code de l’action sociale et des familles, “mais parfois, cela se retourne contre nous. On nous dit qu’on fait appel à un tiers parce qu’on est fragile, qu’on manque d’autonomie…”, ont regretté des parents.

Plusieurs groupes de travail ont par ailleurs recommandé de renommer l’institution et de ne plus parler de “protection de l’enfance”, mais de “service de soutien à la famille”. “Les parents sont accusés d’emblée d’être un danger pour l’enfant, de ne pas être capables. Pourtant, nous demandons à être soutenus, et non que l’on fasse les choses à notre place”, ont-ils martelé. Mais, au-delà de ce changement de nom, “ce qu’il faut, c’est un changement des mentalités, que les institutions acceptent d’évaluer leur travail”, ont-ils précisé.

Ces réflexions, menées pendant trois ans, ont remué chez les parents ayant participé au Chantier familles beaucoup de souffrances, mais elles leur ont aussi permis d’identifier leurs forces et leur combativité au quotidien. “Si on en parle, c’est pour que les choses changent”, ont-ils exprimé. Pour Bruno Dabout, délégué général d’ATD Quart Monde, “il y a la perception parmi les membres du Mouvement que, ces trente dernières années, on a peu progressé et parfois régressé. Le système ne semble pas capable de mener de front la protection de l’enfance et la lutte contre la pauvreté, d’empêcher que des mesures temporaires ne deviennent définitives”. En conclusion du séminaire du 20 novembre, il a regretté que les parents en situation de pauvreté ne soient pas considérés par les professionnels de la protection de l’enfance “comme des acteurs avec lesquels on peut réfléchir pour évoluer”. Il a donc appelé de ses vœux “des changements de pratique, liés à des évolutions culturelles. Que de chemin encore à parcourir”.

 

Des bonnes pratiques à creuser

Les participants du Chantier familles, professionnels, militants Quart Monde et volontaires d’ATD Quart Monde, ont identifié des pratiques à développer pour faire évoluer le système de la protection de l’enfance à travers l’Europe.

  • L’expérience d’Agora, en Belgique
    En 1995, la Belgique a initié une expérience de dialogue entre des personnes en situation de grande pauvreté, liées à ATD Quart Monde et au mouvement Lutte Solidarités Travail, des professionnels de l’aide à la jeunesse et des membres de l’administration. Ce groupe, nommé Agora, se réunit une fois par mois, pour évaluer les textes et les pratiques. Des rencontres avec les ministres sont organisées pour que “ce ne soit pas des paroles en l’air, mais du concret, que ces écrits servent vraiment aux familles”, a souligné Carine Baiwir, militante Quart Monde belge et membre d’Agora.

 

  • Les conférences familiales en France
    Utilisées depuis 40 ans en Nouvelle-Zélande avant chaque placement, les conférences familiales sont encore peu mises en œuvre en France. Dans le Nord, l’Observatoire départemental de la protection de l’enfance a cependant mené une expérience au cours des dernières années. Dans le cas de 18 situations pour lesquelles une information préoccupante avait été faite, afin de conduire au placement des enfants, l’Aide sociale à l’enfance a décidé d’organiser une conférence familiale. Chaque enfant avait la possibilité de nommer toutes les personnes importantes pour lui, que ce soit une amie, un instituteur, une professeure de sport… Toutes ont été réunies autour de lui, avec ses parents et les professionnels de la protection de l’enfance, pour regarder ensemble les problèmes et essayer de trouver des réponses. Dans 17 cas, une solution différente du placement a été trouvée. “Lorsque l’on prend le temps de regarder l’environnement de l’enfant, avec tous les gens qui l’aiment et veulent participer à la résolution du problème, on peut trouver des solutions”, a souligné Céline Truong, responsable du département Petite enfance-Famille d’ATD Quart Monde en France.

 

  • Les familles de soutien en Flandre
    La Flandre, l’une des trois régions belges, a mis en place un “placement familial de soutien”. L’accueil dans une famille de soutien est initié à la demande de parents cherchant une solution pour une courte durée, dans des situations particulières de problème et de crise. Il s’agit donc d’une action volontaire, sans intervention judiciaire. L’action se base sur deux éléments essentiels : “les familles de soutien ne jugent pas les parents, reconnaissent qu’il n’y a pas de négligence de leur part, mais qu’ils ont simplement besoin d’aide”. “L’idée est que les familles qui vivent en pauvreté n’ont pas forcément un réseau de familles et d’amis à qui elles peuvent demander de l’aide, un soutien au moment où la vie devient plus difficile. Il y a un respect et une confiance dans les deux sens et des liens restent souvent des années après”, ont témoigné des militants Quart Monde belges.

 

  • Des séjours pour créer du lien, partout en Europe
    Dans plusieurs pays européens, des lieux accueillent des familles vivant des mesures de placement des enfants, pour un week-end ou des vacances, afin de leur permettre de passer du temps ensemble. En Belgique, le projet Un temps pour nous, mis en place en Wallonie par les services de protection de l’enfance en partenariat avec ATD Quart Monde, organise ainsi de courts séjours pour vivre des moments privilégiés en famille et créer des souvenirs communs. C’est le cas également des maisons de vacances familiales d’ATD Quart Monde de La Bise, dans le Jura en France, ou de Frimhurst, en Grande-Bretagne.

Ce dossier est extrait du Journal d’ATD Quart Monde de janvier 2024.

 

Photos : 1 – © Freepik ; 2 – Les participants au Chantier Familles le 20 novembre à Pierrelaye. © Carmen Martos ; 3 – Des séjours ensemble peuvent permettre aux familles de se créer des souvenirs communs et de tisser des liens, comme ici à La Bise, en 2021. © ATD Quart Monde

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