Fin novembre et début décembre 2024, des militants Quart Monde de Normandie ont travaillé avec des professionnels de la Cité éducative d’Hérouville-Saint-Clair, dans le cadre d’une co-formation en Croisement des savoirs et des pratiques. Toutes et tous faisaient le constat de ne pas arriver à rejoindre les parents des enfants les plus en difficulté et avaient en commun de vouloir contribuer à la réussite éducative des enfants.
C’est une co-formation qui « interroge, déstabilise, heurte », constate l’un des professionnels de la Cité Éducative d’Hérouville-Saint-Clair à la fin des quatre jours de travail en commun. Avec quinze collègues, directeurs et directrices d’école, conseiller principal d’éducation, infirmière et assistantes sociales scolaires, professionnelle chargée des Programme de réussite éducative, animatrices de centre socio-culturel ou d’association d’aide au travail scolaire, ils se sont réunis autour d’un constat : « on essaye de bien faire, mais pourquoi ça ne marche pas ? ». Pour faire évoluer cette situation, le Croisement des savoirs et des pratiques, animé par des membres d’ATD Quart Monde, leur a permis de réfléchir ensemble et avec des personnes en situation de pauvreté aux conditions à mettre en place pour mieux travailler ensemble, entre parents et professionnels, pour la réussite éducative de tous les enfants.
Ce travail exigeant a d’abord donné l’opportunité à chacune et chacun, en groupe de pairs, d’analyser leurs représentations de la pauvreté. Les professionnels ont ainsi mis en avant les termes « fragilités », « difficultés » ou encore « exclusion ». De leur côté, les militants Quart Monde ont évoqué plus rapidement le « combat », la « solidarité » et le « soutien », mais aussi la « peur des autres » et les « étiquettes ». « Cette dimension solidaire, on sait qu’elle existe, mais ce n’est pas ce qui ressort des mots qu’on a choisis, alors qu’il y a une grande force à ce niveau là. […] Même si on est conscient de certaines choses, avoir le point de vue des militants Quart Monde en live, cela touche », se sont exclamés certains professionnels.
Barrières et contraintes
Pour illustrer la manière dont chacun voit la relation entre le parent et l’enseignant, les militants Quart Monde et les professionnels ont par ailleurs choisi une photo. Pour les premiers, ce cliché représentait un mur et des barbelés. Cela montre la « relation tendue », l’absence de dialogue, « la peur de dire certaines choses, parce que les professionnels ont plus de pouvoir que nous, et que cela nous porte préjudice », la mise en avant par les professionnels des « côtés négatifs » concernant leurs enfants, lors des rendez-vous… L’un des groupes de professionnels a pour sa part choisi l’image d’une marelle, pour évoquer le fait que « les relations se construisent étape par étape et, si on rate une étape, on recommence ». La photo d’une course de cyclisme a été mise en avant par un autre groupe de professionnels, pour montrer que parents et professionnels sont « côte-à-côte dans l’adversité ». « On gravit un sommet, l’arrivée au bout, c’est la réussite de l’enfant. Ce n’est pas simple, mais on va dans la même direction. On va au bout même s’il y a des difficultés. »
Le débat a parfois été vif. « Le mur, c’est vous qui le mettez », a par exemple affirmé l’un des professionnels, pour qui le fait de pousser la porte d’un centre socio-culturel ne pouvait représenter « une pression » pour des personnes. « Quand on est en situation de pauvreté, on est dans des obligations de relations avec l’école, les travailleurs sociaux, les foyers, les Restos du cœur… Tout ce qui n’est pas obligé, comme le centre socio-culturel, on ne prend pas le risque d’y aller. Il y a saturation et on s’enferme. Ce ne sont pas les gens qui s’enferment et s’isolent, c’est la vie qui enferme et isole », a répondu une militante Quart Monde. « La peur reste, dans tous les lieux. La plus grande crainte que j’ai, c’est le jugement de ne pas être à la hauteur de mon rôle de maman. Peur d’être jugée par toutes sortes de professionnels. Même dans un lieu d’activités péri-scolaires, même pour jouer avec nos enfants, il y a la peur qu’on va nous juger sur notre manière de faire, qu’on pense que j’ai mal élevé ma fille parce qu’elle va se comporter comme ça ou comme ça… Je lui mettrais tellement de pression pour qu’elle se tienne bien, que j’aurais peur que ça se passe mal. »
Chacune et chacun ont ainsi peu à peu pris conscience des réalités vécues par les autres. « On a des contraintes. On ne fait pas ce qu’on veut. Le temps de nouer la relation, on ne l’a pas », a ainsi expliqué une professionnelle. « Je pensais connaître le territoire depuis 22 ans et je me suis pris une claque. Ce que je retiens, c’est que par manque de confiance, des gens ne passent même pas la porte, ne viennent même pas demander d’aide. On leur fait peur. » « Ce que j’entends, c’est qu’il faut montrer que la porte est ouverte, mais ne pas imposer, brusquer », poursuit une autre.
Construire une base commune
Après quatre jours d’échange, la plupart ont noté des évolutions dans leur manière de concevoir la relation entre les parents et les professionnels de la Cité éducative. « On a fait tomber des barrières, on a construit ensemble », ont souligné les militants Quart Monde. « Des graines ont été semées. Je me vois d’abord digérer, maturer tout ça. Cela va forcément changer les pratiques, les techniques d’entretien », a ajouté un conseiller principal d’éducation. Pour une directrice d’école, cette co-formation a permis « d’interroger des choses que d’habitude on ne nomme pas. Les malentendus viennent parfois de là. Dès le premier jour, les militants nous ont donné des éléments de compréhension de leur milieu ».
Il convient de « sortir de la posture du sachant », a reconnu une directrice d’école : « oser dire qu’on ne comprend pas, des deux côtés. Nous aussi, les professionnels, on doit oser reconnaître qu’on ne comprend pas toujours les raisons pour lesquelles les gens ne viennent pas à un rendez-vous au lieu de décréter ‘encore une fois, ils ne sont pas venus’ », a reconnu une directrice d’école.
« J’ai appris que vivre une situation de grande pauvreté, c’est vivre une insécurité permanente et n’être libre qu’à l’intérieur de chez soi », a-t-elle constaté. « Cette formation réveille une part de colère sur la société. Il y a un manque de formation, un manque de temps au quotidien pour différents professionnels », a-t-elle également regretté, en pointant du doigt la maltraitance institutionnelle que vivent aussi les professionnels.
Casser nos codes de communication
Toutes et tous ont pris conscience que cela met du temps pour construire « une base commune », apprendre à se connaître, à utiliser des mots simples, oser se dire les choses et être dans une relation de franchise. « Dans les dialogues avec les parents, il y a toujours une asymétrie », a relevé une des animatrices en plénière, alors qu’une militante Quart Monde constatait : « nous, on met des années avant d’oser exprimer notre opinion ». Pour pouvoir « casser cette asymétrie », il faut « casser nos codes de communication. On dit qu’on maîtrise notre profession et pourtant on constate que ça ne marche pas. Il faut passer par le facteur temps, la décentration, la déconstruction de nos représentations, tout ce qu’on a mis en œuvre dans cette co-formation pour qu’il y ait un vrai dialogue et un travail en commun », a détaillé l’animatrice.
Le dernier jour, militants Quart Monde et professionnels ont reconnu que leur posture avait bougé : « Je suis sûr que ça nous a tous changés un peu. Hier soir, j’avais un rendez-vous avec une famille, j’ai pensé à notre formation et je ne l’ai pas abordé de la même manière », a expliqué un directeur d’école. Ce Croisement des savoirs et des pratiques « nous permet d’avancer, d’oser plus, d’avoir plus d’espoir et de la force pour prendre confiance en nous », a conclu une militante Quart Monde.
Photo : Co-formation en Croisement des savoirs et des pratiques à la Cité éducative d’Hérouville-Saint-Clair, 2024. © ATD Quart Monde