Mariette Wilson est cheffe de chœur à Lyon. Ce qui la lie à ATD Quart Monde ? La musique et le chant bien sûr mais aussi une émotion sublime devant l’humanité d’un refrain repris à l’unisson. Avec Sarah, cheffe de chœur de la chorale de l’association et Sophie Boyer, volontaire permanente, elles ont créé et organisé le concert « Ensemble », le 25 mars dernier à Villeurbanne.
La nuit est tombée depuis longtemps. Devant le Centre Culturel de la Vie Associative de Villeurbanne (dans le Rhône), quelques groupes s’attardent. Le concert Ensemble est terminé mais ils ne sont pas pressés de rentrer, pas pressés sans doute de quitter la joie dont ils se sont délectés deux heures durant. Encore quelques minutes. À l’intérieur, le père de Mariette, 80 ans, s’avance vers sa fille, cheffe de chœur et cocréatrice du concert. « Bravo ! » lui murmure-t-il. Il a les larmes aux yeux. « C’était très beau ! » dit le fils de Mariette, 15 ans, habitué des concerts depuis le berceau. « Je suis tellement fière » s’émeut la mère de Mariette. Un peu plus tôt, dans la salle de concert, six chœurs, 80 choristes ont entonné « Résiste, prouve que tu existes » (1), « Je veux d’l’amour, d’la joie, de la bonne humeur » (2) ou encore « « Faut pas la laisser passer, la chance de se dépasser, changer le monde, avancer, ENSEMBLE… » (3). Le public, 230 personnes, debout, a tapé dans les mains, dansé, pleuré aussi. « Il y avait une émotion incroyable » résume Mariette.
Ce concert « était l’occasion de faire connaître ATD Quart Monde et la rencontre Respire de juillet prochain rassemblant 400 volontaires, militants et alliés pour réfléchir sur les enjeux de justice sociale et environnementale » explique Sophie Maréchal, volontaire chez ATD Quart Monde. Une « occasion » créée par trois femmes : Mariette Morel-Wilson, cheffe de chœur, professeure de chant et directrice de l’école Les Chantiers musicaux, Sophie Boyer, volontaire permanente à ATD Quart Monde et Sarah-Leonor Besnaïnou, cheffe de chœur de la chorale de l’association.
Et si on faisait un concert pour une association ?
« Je dirige des chorales très différentes. Cela va du Mégaphone, chœur pointu avec des chanteurs recrutés sur audition, à Art et Voix (chœur de l’entreprise Framatome) en passant par les chœurs inclusifs– à la Maison des aveugles, au foyer pour femmes Point Nuit. Dans ces chœurs inclusifs, certains arrivent en sachant chanter, d’autres non, mais peu importe, le projet est de chanter ensemble, de progresser, d’avancer ensemble. Le Chœur léger est de ceux-là, une chorale ouverte à tous peu importe l’âge, le niveau, le handicap. Sophie, je la connais ainsi, c’est l’une des choristes. Elle me parlait beaucoup d’ATD Quart Monde. Un jour en chantant avec la chorale Art&Voix ‘Un homme debout’ de Claudio Capéo, je leur propose : ‘Et si on faisait quelque chose de concret, un concert pour une association ?’ » se souvient Mariette. Suite à leur enthousiasme, elle s’adresse à Sophie, pour lui proposer un concert pour ATD Quart Monde. Sophie dit « oui ! » et met Sarah, cheffe de chœur de la chorale d’ATD Quart Monde, dans la boucle. Une réunion, un groupe WhatsApp et le projet avance. Le groupe s’agrandit, des bénévoles de l’association et des membres des Chantiers musicaux prêtent main forte, le programme musical se dessine, les chœurs répètent seuls puis ensemble à la Maison des aveugles sous la houlette de Mariette. À la répétition générale, il faut imaginer les 80 choristes : des militants Quart Monde, alliés et volontaires d’ATD Quart Monde, des élèves de CE1, des salariés de Framatome, des valides, des personnes handicapées, des choristes aguerris, des débutants. « On est tellement habitué à s’entourer de gens qui nous ressemblent qu’on oublie parfois la grande richesse que nous procurent nos différences » confie Mariette. Elle invite ses parents et son fils au concert « Ensemble », pour partager cela. C’était important pour elle, c’était important qu’ils soient là.
« J’ai vécu mon enfance dans une chorale »
Ils sont venus et s’en retrouvent très émus. Des concerts, pourtant, ils en ont vu, la famille de Mariette a roulé sa bosse en la matière. Ses parents, tous les deux professeurs de mathématiques, se sont rencontrés à la chorale universitaire. À la maison, toute la famille, Mariette a trois sœurs, chante à plusieurs voix, son père jouant au piano. « J’ai vécu mon enfance dans une chorale » sourit-elle. Elle a joué du violoncelle et de la clarinette, mais son instrument c’est le piano, comme son père. Même chose pour la vocation, Mariette a toujours su qu’elle serait professeure, elle ne savait simplement pas de quoi. C’est un ami à elle, qui lui révèle. « Il me fait prendre conscience que la musique peut être un métier ». Elle étudie la musicologie en France puis aux États-Unis. « Ce voyage a libéré plein de choses. Là-bas, les gens qui font de la guitare depuis trois mois se disent guitaristes. En France, dans l’enseignement, il y a cette quête de la perfection, on ne vous dit pas ce qui est bien. Il faut un juste milieu. Cet équilibre est devenu le cœur de ma pédagogie » souligne-t-elle. Revenue en France en 2007, elle fonde en 2012 à Lyon Les Chantiers musicaux.
Un rappel à l’humanité
L’émotion que sa famille a ressenti lors du concert Ensemble, Mariette la connaît, même si elle peine à la décrire : « un moment d’une grande beauté, un rappel à l’humanité » tente-t-elle. Elle la connaît, la reconnaît car elle l’a elle-même ressentie une dizaine d’années plus tôt au Parc de la Tête d’or à Lyon, lors du festival Dialogues en Humanité. Sous les arbres, il y avait ce choeur qui chantait a capella, à l’unisson, sans bande-son, sans enrobage, « Diego, libre dans sa tête, derrière sa fenêtre … » (4). « J’étais éblouie. C’était magnifique, ce chœur, des militants Quart Monde dont on voyait que les corps étaient marqués par la pauvreté, avec des bénévoles et salariés de l’association, chantant à l’unisson. Une énergie … un contact avec le public… et la cheffe de chœur, j’étais impressionnée par ce qu’elle dégageait … C’était beau ! » se souvient Mariette. À la fin du concert, elle se rue sur Michelle Bérod, la cheffe de chœur de l’époque et fondatrice de la chorale d’ATD Quart Monde. Elle veut tout savoir. Les deux cheffes de chœur se lient : on s’invite aux concert de l’une et de l’autre, Mariette les accompagne plusieurs fois au piano. Puis, Michelle passe la main, et Mariette n’entend plus parler de l’association que par Sophie. Et puis un beau jour en 2025, ce lien avec ATD Quart Monde revient. L’amour c’est comme un refrain (5).
Lucile Chevalier
(1) « Résiste » chanson écrite par Michel Berger et interprété par France Gall.
(2) « Je veux », chanté par Zaz et écrite par Kerredine Soltani et Tryss.
(3) « Ensemble », titre du duo Les Frangines.
(4) « Diego, libre dans sa tête », chanson écrite et chanté par Michel Bergé, également interprétée par Johnny Halliday et France Gall.
(5) Paroles extraites de « Chanson populaire » de Claude François.
