Huguette Redegeld Bossot, volontaire permanente d’ATD Quart Monde dès 1963, nous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître : la construction du Mouvement.
C’est étrange le hasard. Certains l’appellent destin. Un événement complètement banal, absolument fortuit, qui, en un claquement de doigt, change le cours d’une vie. Quelle aurait été la vie d’Huguette Redegeld-Bossot si, en 1963, elle n’avait pas feuilleté un numéro de Fêtes et Saisons, traînant là dans une maison de vacances ? Elle aurait été secrétaire, se serait mariée, aurait eu des enfants et barreau après barreau aurait monté l’échelle sociale. « C’était le projet. Quand j’y repense, je me dis que mes ambitions étaient plutôt modestes et classiques » s’esclaffe-t-elle.
Elle a alors 19 ans, a terminé ses études de secrétaire, elle est la dernière d’une fratrie de six, son père est plombier chez EDF, sa mère s’occupe du foyer, la famille est communiste. Une famille traversée par la misère. Dans l’hebdomadaire catholique, elle lit un appel du père du Joseph Wresinski. Il invite les jeunes à le rejoindre dans le camps des sans logis à Noisy-le-Grand, pour un chantier d’été. « Il avait ses mots pour parler des familles qui vivaient là. Ce n’était pas : ‘ces pauvres familles, s’il vous plaît, il faut les soutenir’. Ses mots reflétaient la dignité des personnes. Cela m’a suffisamment intéressée pour que j’aille voir. Et puis, en août, entre deux emplois, j’étais disponible. C’était pas loin de chez moi, et le fait que Joseph Wresinski soit prêtre, cette spiritualité, m’intriguait » se remémore-t-elle.
Des mots qui résonnent en nous
En tirant sur les fils de ses souvenirs, elle prend conscience que les paroles du père Joseph, transmises par les journaux, ont arrimé un certain nombre d’historiques au Mouvement. Pour Harry Lennon, qui écrivait les discours du Secrétaire général de l’ONU, ce fut un article dans Le Monde. Il devint un allié du Mouvement aux USA qu’il présida de nombreuses années. Pour Alwine de Vos van Steenwijk, diplomate néerlandaise, un article dans Elle. Elle rejoignit le père Joseph dès 1960 et assuma longtemps la Présidence du Mouvement international. Quant à Adela Kay, ancienne fonctionnaire de l’Unesco qui par la suite y représenta le Mouvement, elle suivait dans les journaux l’affaire Sylvie Joffin, en 1977. Cette mère de famille était jugée aux Assises de Rouen pour avoir laissé mourir de faim ses enfants. Le père Joseph était venu témoigner, non pas pour la dédouaner mais pour dire qu’« elle n’était pas la seule n’ayant pu empêcher la mort de ses enfants. En vingt ans de présence en Quart Monde, nous avons connu des milliers de familles qui ont vécu ces drames. Nous avons découvert comment les dures conditions de vie et le manque de soutien et de compréhension pouvaient écraser les êtres et les empêcher de faire ce que leur cœur désirait » avait-il souligné. « Il arrivait à mettre des mots sur une conviction, une humanité que chacun de nous, venus pourtant de milieu différents, avec nos propres expériences de la vie, portions au fonds de nous. Ces mots ont résonné dans nos esprits. Les plus pauvres, les exclus avaient le droit de se développer, de se cultiver, de s’en sortir, d’exister et il était indispensable de leur donner un espace et des moyens pour le faire » confie Huguette.
Une « désolation totale »
Ainsi, le 1er août 1963, elle arrive, en même temps que Gabrielle Erpicum, au bidonville de Noisy-le-Grand. Terre battue, des « igloos », bâtisses en tôle, les uns à côté des autres, et dans ce paysage, des jeunes venus de tout horizons, beaucoup d’étrangers, ont creusé, un mois durant, les fondations de futurs bâtiments érigés pour mener des actions de promotion. L’été fini, Huguette est repartie pour prendre son poste de secrétaire, enfin plutôt pour donner son préavis, et en octobre elle est revenue. Les frimas étaient là, la bande de jeunes de l’été était partie, Huguette longeait le long chemin de terre. Au bout, en bords de société, il y avait le camp. « La désolation était totale. Ce fut un choc. L’exclusion, le mépris, l’abandon étaient physiquement palpables » s’étrangle-t-elle des décennies plus tard.
Dans le camp, quelques personnes qui ne s’appelaient encore ni « volontaires » ni « militants ». « Nous n’avions rien, nous n’étions personne. On recopiait des adresses de bottins de téléphone pour envoyer des appels tout azimut. Quand certains nous répondaient, on essayait de les accrocher. Il fallait par tous les moyens atteindre la société, briser l’exclusion », se rappelle Huguette. C’est avec cette ambition en tête que le Mouvement obtient de siéger aux réunions du Commissariat au Plan et que des memoranda sont envoyés au Président de la République, le général de Gaulle. Le père Joseph interpelle les étudiants en révolte en 1968 « Venez partager votre savoir avec ceux qui en sont exclus », et les fonctionnaires européens, « Et vous qu’allez-vous faire pour une Europe sans exclusion ? », et aussi les présidents Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand.
Huguette part en 1966 à New York, pour donner des bases à la branche américaine du Mouvement. Elle y reste 7 années. Revenue en France en 1973, elle intègre à Pierrelaye l’équipe des relations publiques internationales. En 1975, elle démarre à Bruxelles la représentation auprès des instances européennes avec l’enjeu d’introduire les citoyens les plus démunis au cœur de l’Europe. En 1976 Ton Redegeld, juriste néerlandais qui travaille alors au Ministère du Travail à La Haye, la rejoint. Ils se marient et pendant de nombreuses années, au sein de l’équipe des relations internationales, ils représentent le Mouvement auprès de l’ONU, de l’Unesco, de l’Unicef, du BIT, des institutions européennes. En 1997, ils sont envoyés en mission à Bangkok, entre autres pour rencontrer des correspondants du Forum du refus de la misère engagés en Asie du Sud Est. En 2000, ils reviennent à Méry-sur-Oise, au siège international du Mouvement. Leur chemin d’engagement se poursuit.
Concrétiser une conviction profonde
Huguette a le sentiment d’avoir contribué à réaliser la promesse du père Joseph faite au camp de Noisy-le-Grand en 1956 : « A ces familles, je leur ferai monter les marches de l’Élysée, du Vatican, de l’ONU ». Programme européen de lutte contre la pauvreté ; recherches sur l’illettrisme avec l’Unesco ; Années internationales de l’ONU ; Comité Quart monde au Parlement Européen ; Extrême pauvreté et droits humains, combat amorcé à l’ONU par le père Joseph en 1987 et poursuivi jusqu’à aujourd’hui ; reconnaissance par l’ONU de la Journée mondiale du refus de la misère ; Sommet mondial sur le développement social.
Un pied dans le monde des exclus et un pied dans la société. « Si on n’a pas connu la misère, on ne sait pas ce que c’est et on ne peut l’abolir. Mais si on ne traduit pas ces connaissances en volonté politique, on n’arrive à rien non plus » explique-t-elle. « C’est long et difficile de concrétiser une conviction » conclut-elle pour résumer le long chemin de sa vie à ATD Quart Monde. C’est étrange la vie, et de penser que ce chemin, elle ne l’aurait sans doute pas pris si par le plus grand hasard, un numéro de Fêtes et Saisons ne s’était trouvé là dans une maison de vacances, 63 ans plus tôt.
Lucile Chevalier
