Cécile Maupas, jeune retraitée, a une longue histoire avec ATD Quart Monde. Elle a donné parfois à d’autres associations, mais ponctuellement. À ATD Quart Monde en revanche, elle est restée fidèle, et cela fait 50 ans. Pourquoi ? Peut-être parce que c’est elle et parce que c’est nous, comme dirait Montaigne.
Au moment où l’histoire commence, Cécile a 14 ou 15 ans. Elle habite chez ses parents à Bessancourt dans le Val-d’Oise. Pour aller à l’école, elle prend sa mobylette. Pour se promener aussi. Elle passe par les bois qui vont à Pierrelaye, et au travers des arbres, elle découvre … un bidonville, un très grand bidonville. En France ?! « J’étais dans une école catholique. Régulièrement, elle organisait des collectes pour porter secours à des personnes en grande difficulté mais c’était toujours à l’autre bout du monde. La famine, la misère, c’était ailleurs, au Biafra, dans le Tiers-Monde, du moins c’est ce que j’avais en tête à cet âge-là. Et ce jour-là, je vois ce bidonville, je pouvais m’y rendre à pieds. Ce fut un choc » se remémore Cécile Maupas. Que peut-elle faire ? Elle en parle à sa mère. « Il y a ATD Quart Monde à Pierrelaye, va les voir » lui répond celle-ci. Elle s’y rend.
Cécile vient d’un milieu aisé. Sa mère était pharmacienne, son père était journaliste, il écrivait sur les bateaux. Il y avait de l’argent dans la famille. On donne à la paroisse. On verse aussi dans la philanthropie. La marraine de sa mère occupait un poste de direction à la Croix rouge, et sa mère y a été pharmacienne à temps partiel jusqu’à sa retraite. En chemin, vers ATD Quart Monde, à Pierrelaye, sur sa mobylette, la jeune Cécile se voit déjà en dame patronnesse. À son arrivée, rapidement son fantasme est douché. « La première chose que l’on me dit c’est que je ne rencontrerai pas les gens en grande pauvreté. Mon bagage culturel, ma façon de m’exprimer est un mur qui nous sépare, cela pouvait être humiliant pour eux, m’explique-t-on. Il s’agit de leur laisser la place, la parole, de partir d’eux. J’avais beaucoup apprécié. Il y avait la question de la dignité des personnes et l’approche m’est apparue très humble, plus proches des gens » se souvient-t-elle.
L’été suivant, se noue ainsi une relation avec le Mouvement, qui, elle ne le savait pas encore, allait s’étendre sur cinq décennies. Les débuts sont joyeux. « Nous étions une équipe d’Alliés, il y avait plein de jeunes. Notre mission était de rénover les futurs locaux du siège social d’ATD Quart Monde, rue Bergère à Paris (1). On nettoyait, on peignait, on rénovait » déroule-t-elle, la nostalgie sur les lèvres. Elle décroche ensuite son Bac, étudie l’économie à l’université de Villetaneuse, puis Nanterre, enchaîne avec Science-Po Paris. Cécile bûche, elle a moins de temps à consacrer à l’association. Arrive l’entrée dans la vie active, le premier CDI, le « travail, cinq jours pas semaine, qui déborde bientôt sur les nuits, puis sur les week-ends ». Naît un premier garçon, et cinq ans plus tard arrive le deuxième. Vint le départ du père, parti vivre ailleurs. « Toute seule avec deux gamins et un boulot très prenant, je n’avais pas le temps pour m’engager autrement que par les dons. Il n’y avait du temps pour rien » glisse-t-elle dans un soupir.
Aujourd’hui, les enfants sont partis, et le travail est derrière. Cécile est retraitée depuis janvier. Deux fois, elle s’est rendue à Pierrelaye pour préparer les repas. « Cela me convient bien. Après cette vie très prenante, j’ai besoin pour l’instant de liberté. Eligia m’appelle, me demande si c’est possible pour moi tel ou tel jour. On m’a aussi demandé de me pencher sur les dossiers vacances pour obtenir des aides. J’ai accepté, je vais m’organiser pour m’occuper de cela pendant un mois. J’aime bien ce fonctionnement qui me garantit ma liberté », explique-t-elle. À Pierrelaye, en cuisine et ensuite lors des repas, elle discute avec des volontaires permanents, des alliés et des militants Quart Monde. Ils lui racontent ce qu’ils font, pourquoi, comment ils avancent. « C’est très concret, c’est utile, je le vois. J’ai le sentiment qu’ATD Quart Monde fonctionne comme une petite association. Il n’y a pas de grandes campagnes, de gaspillage de fonds, l’essentiel est mis dans les actions » témoigne-t-elle. La communication est différente aussi. « Les autres associations nous abreuvent avec beaucoup de chiffres quand ATD Quart Monde met en avant la parole des militants Quart Monde. Ces verbatims permettent de saisir une réalité, quand les chiffres, je trouve, nous en éloignent. Élaborer des solutions à partir de chiffres loin du terrain suscite chez moi un doute sur leur efficacité. À l’inverse, je donne plus ma confiance dans des solutions pensées sur le terrain à partir des gens » expose-t-elle. Elle s’y sent aussi plus à son aise. Au cours de sa carrière, elle a eu pour clients trois associations caritatives, la première il y a 25 ans, la dernière il y a 15 ans. Elle devait concevoir et mettre en place un système informatique qui devait leur faciliter le travail. « Ils arrivaient avec leur auréole, avec cette arrogance, cette condescendance, ils étaient des saints, œuvraient pour le bien, j’étais le diable. J’ai des amis qui ont fait du mécénat de compétence dans des associations, ils me racontaient. Je retrouvais ce schéma, un petit milieu sclérosé, s’estimant mieux que les autres, assurant leur place au paradis, incapable de s’ouvrir, de se professionnaliser. Chez ATD Quart Monde, il n’y a pas cela » confie-t-elle.
Avec l’association, c’est aussi une histoire de famille. Le père de Cécile habite toujours à Bessancourt, à quelques kilomètres d’ATD Quart Monde à Pierrelaye. Et depuis, une dizaine d’années, la famille, parents, enfants et petits-enfants, fait à chaque Noël, un don au Mouvement.
Lucile Chevalier
