Militante Quart Monde en Île-de-France, Fatma Zohra Saidi estime que le Mouvement lui a ouvert « un autre horizon ».
« Dans la vie, il y a des décisions très dures à prendre. J’assume les miennes », affirme Fatma Zohra Saidi d’un ton déterminé. Depuis son arrivée en France en 2015, elle a l’impression de devoir sans cesse se justifier. Mais aujourd’hui elle sait qu’elle a fait le bon choix. « Je suis venue pour faire soigner ma fille, alors âgée de 9 ans et souffrant d’une malformation cardiaque depuis sa naissance et d’un retard mental non diagnostiqué. Je pensais que tout allait se régler rapidement, mais cela n’a pas été le cas, donc j’ai décidé de rester », explique-t-elle. Elle laisse alors en Algérie son conjoint et ses autres enfants, dont le plus petit a 3 ans, mais aussi son travail dans l’administration. « Tout cela n’était pas planifié et j’avais envisagé d’autres programmes pour ma vie en Algérie. Mais le plus important pour moi était d’accompagner ma fille et qu’elle se soigne. Je sais que sa place était ici. Maintenant, elle est bien entourée », décrit-elle.
Deux de ses enfants la rejoignent quelques années plus tard, mais la vie entre les quatre murs d’un hôtel social de Noisy-le-Grand reste compliquée. En regardant en arrière, Fatma Zohra Saidi se dit qu’elle a « subi pas mal de maltraitances institutionnelles », des jugements, des pressions pour la forcer à retourner en Algérie, du racisme. « Parfois, je comprends que les services sociaux me traitent mal, parce qu’ils sont confrontés à des milliers de personnes, ils sont débordés. Mais, parfois je le prends personnellement et je me dis : ‘Pourquoi moi ? Qu’est ce que j’ai fait de mal ?’ », s’interroge-t-elle.
« Un autre horizon s’est ouvert »
Elle préfère aujourd’hui penser à tous les soutiens qu’elle a reçus, venant parfois d’inconnus dans la rue, et à sa rencontre avec ATD Quart Monde. Au pied de l’hôtel social où elle habite en 2018, ses enfants l’entraînent à la Bibliothèque de rue. « Ma vie avait alors un côté sombre. Avec le Mouvement, un autre horizon s’est ouvert. J’ai vu un côté lumineux de la France », se souvient-elle.
Immédiatement, Fatma Zohra propose de devenir bénévole, chaque samedi. « Quand je suis arrivée en France, j’ai rencontré beaucoup d’associations. J’ai trouvé leurs actions très importantes pour la société et je me suis promis de les aider dès que j’en aurais la capacité. J’ai profité de l’occasion pour m’engager. Ce n’était pas compliqué, juste devant chez moi, et j’ai été accueillie chaleureusement. »
Elle découvre ensuite l’Université populaire Quart Monde, « une belle occasion de parler, d’extérioriser nos pensées et nos vécus ». Elle qui, depuis son arrivée en France, craint que le moindre de ses mots soit jugé, redécouvre l’importance de la parole. « J’avais honte de parler de mes problèmes, j’essayais de les résoudre toute seule, parce que j’avais peur des réactions en face de moi, peur qu’on me prenne ma fille. » Petit à petit, au sein de ces espaces de dialogue, de réflexion et de formation réciproque entre des personnes qui connaissent ou ont connu la grande pauvreté et des personnes de milieux plus favorisés, elle reprend confiance en elle. « Je retrouve ma route dans la société » constate-t-elle, fière d’annoncer qu’elle travaille aujourd’hui en tant qu’AESH, accompagnante d’élèves en situation de handicap.
« Généraliser les idées d’ATD Quart Monde »
Curieuse de tous les sujets et motivée par l’envie d’apprendre et de mieux comprendre ce qui l’entoure, elle accepte également de participer à la Convention citoyenne sur les temps de l’enfant, organisée au Conseil économique, social et environnemental (CESE), à Paris. De juin à novembre 2025, 140 personnes prennent part à la réflexion souhaitée par le gouvernement autour de l’organisation des différents temps de la vie quotidienne des enfants, « afin qu’ils soient plus favorables à leur apprentissage, à leur développement et à leur santé ». La plupart ont été tirées au sort à partir des listes d’abonnés téléphoniques, avec des critères de sélection permettant normalement de représenter la diversité française. Mais pour favoriser la participation des personnes qui ont l’expérience de l’exclusion et de la grande pauvreté, ATD Quart Monde a été invité par le CESE à proposer à neuf militantes Quart Monde d’en faire partie, en tant que citoyennes et non au nom du Mouvement. « Je suis en train de découvrir la démocratie. L’avis de tout le monde est sollicité, quel que soit son milieu social ou intellectuel », se réjouit Fatma Zohra.
Elle aimerait aujourd’hui « transmettre à d’autres la confiance acquise, aller chercher les personnes qui ont peur de parler et sont enfermées sur elles-mêmes pour leur permettre de s’exprimer, sans se sentir jugées et sans devoir sans cesse se justifier ». Elle rêve d’un monde où « les idées portées par ATD Quart Monde sont généralisées : être à l’écoute, ne pas mettre de côté des personnes et leurs problèmes, prendre tout le monde en considération, s’entraider pour éviter la pauvreté et prendre conscience que, même si on est pauvre, on a toujours quelque chose à donner ».
