Feuilleton – J’ai cherché si c’était vrai – #2

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De L’Oréal aux bidonvilles de la banlieue parisienne, des ghettos new-yorkais aux favelas brésiliennes, le récit d’un combat dédié à tous ceux qui cherchent à « faire bouger les choses ».
Le temps du confinement et peut-être au-delà, les Éditions Quart Monde vous proposent de lire (ou relire) gratuitement le très beau récit d’engagement  J’ai cherché si c’était vrai. Bernadette Cornuau, une femme engagée, mis en mots par Jean-Michel Defromont et, pour l’occasion, en images par Petite Poissone.
Retrouvez-nous chaque mercredi et vendredi pour de nouveaux épisodes. Bonne lecture !

 

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II

Sans réponse

Neuf heures. Depuis qu’elle a vingt ans et son diplôme en poche, chaque matin, c’est l’heure où Bernadette sonne à l’entrée d’une propriété cossue dans un quartier protégé de l’agitation urbaine. J’imagine des murs coiffés de grands arbres, un portail qui s’ouvre sur un vaste jardin où les feuilles mortes n’ont pas le temps de rouiller le gazon et, près de l’allée menant à la grande et discrète villa, un jardinier qui taille quelques buissons déjà au garde-à-vous.

Dans le vestibule, elle croise la collègue à qui son patron vient de dicter le courrier du jour. Comme chaque matin, lui s’est levé bien avant Bernadette, même si elle a déjà fait une heure de tennis.

Monsieur Schueller vous attend.

Eugène Schueller va passer la plus grande partie de la matinée, avec sa jeune assistante, à préparer ses notes quotidiennes pour les différents services de l’entreprise qu’il a créée. Depuis presque cinquante ans, cet ingénieur chimiste d’origine modeste ne vit que pour son travail et pour sa fille Liliane, devenue depuis peu madame Bettencourt. Parfois, Bernadette les croise dans la maison, elle et sa petite Françoise. L’après-midi, elle retrouve les bureaux de la rue Royale à Paris, au siège de L’Oréal, et l’équipe resserrée autour du fondateur et de son adjoint, François Dalle, à qui Schueller confiera bientôt les rênes.

Pas de jachère dans ces journées intensives. Dans chaque note qu’elle doit rédiger, Bernadette a appris à définir, avec rigueur et concision, les directives précises que leurs destinataires auront à appliquer. Souvent d’ailleurs, l’après-midi, elle va dans les étages pour leur transmettre de vive voix les questions et instructions du patron. Le soir, alors que ce dernier reste rivé à ses dossiers, Bernadette, comme toutes les jeunes filles de son temps, aime sortir avec d’autres, au cinéma ou au théâtre – elle ne raterait pour rien au monde une pièce de Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault.

C’est dans cette vie ordonnée qu’elle entend, au matin glacial du 1er février 1954, l’appel d’un certain abbé Pierre à la radio. Elle n’a pas encore rencontré le petit Gérard dirigeant à la baguette son orchestre fantôme mais, comme bien d’autres, elle est convaincue qu’elle ne peut pas rester dans une aisance sourde quand, dehors, des familles entières meurent de froid. Alors elle écrit à ce prêtre, se proposant comme bénévole, imaginant l’homme public entouré d’un secrétariat aussi efficace, fût-il plus surchargé, que celui de son entreprise. Mais les semaines passent, puis les mois. Pas de réponse.

L’été de cette année-là, Bernadette et sa sœur passent leurs vacances en Bretagne avec leur mère, à Saint-Gildas-de-Rhuys dans le golfe du Morbihan. Le premier matin, elle profite avec sa mère du beau temps et de la marée basse pour pêcher la crevette. Frayant les bâches d’eau peu profondes sur fond de sable ondulé, la jeune femme et sa mère croisent deux autres pêcheurs amateurs. Une mère et son fils. Le jeune homme est liant:

Vous êtes d’où ?

De Paris. Vincennes exactement.

Vincennes! s’exclame l’autre dame, c’est incroyable ! C’est justement là que mon fils a été nommé vicaire.

Mères et jeunes sympathisent. L’aumônier, enthousiaste, expose à Bernadette son quotidien en paroisse, sa responsabilité dans les mouvements de jeunesse. Elle, plutôt que d’évoquer son travail à L’Oréal, raconte ses souvenirs de collège, les sorties obligatoires du jeudi, desquelles parfois elle s’échappait :

« Je me faufilais dans les ruelles de Pontoise pour aller jouer aux billes avec les enfants. J’aimais vraiment ça, être avec eux. À une fête de fin d’année, je les avais invités sans rien dire. Je trouvais bien qu’ils participent. Mais pour les sœurs, c’était pas une bonne idée. Quand elles m’ont vue arriver avec une vingtaine d’enfants, elles étaient furax. Sans le soutien d’une religieuse anglaise et d’un professeur − madame Azaïs, je me souviens −, je me serais fait renvoyer. »

À douze, treize ans, c’est cette madame Azaïs qui l’avait fait entrer chez les Guides.

« Je n’étais pas tellement attirée par le scoutisme, mais elle m’avait proposé de créer une patrouille avec les filles dont personne ne voulait, d’abord parce qu’elles n’avaient pas l’uniforme. Ma sœur et moi, nous n’avions pas non plus exactement l’uniforme qu’il fallait. Monter une équipe avec ces filles, ça m’a vraiment enthousiasmée. En plus, j’étais débarrassée des sorties en rang du jeudi! »

Le jeune prêtre écoute, attentif. Il parle aussi des scouts de sa paroisse dont il a la charge, de son souci que les plus modestes puissent en faire partie. Bernadette lui raconte le seul camp, peut-être, auquel elle a participé.

« C’était dans le Sud-Ouest, à Hendaye, en dessous de Biarritz, un endroit merveilleux. Depuis les petites collines où étaient nos tentes, on voyait les falaises, l’Atlantique. Pendant les quinze jours du camp, il y avait eu plein de concours. J’avais décidé qu’on allait tout faire pour en gagner le maximum, et on en a gagné beaucoup! Je ne sais plus lesquels, je me souviens seulement de la danse et du dernier concours. Il s’agissait de construire un radeau et de le mettre à l’eau, sur l’Atlantique ! Évidemment, dans notre équipe, on était parmi celles qui savaient le moins faire les choses. Donc ce radeau, on ne savait pas comment le construire. Alors on est allé dans le bourg demander aux gens du pays, aux pêcheurs, de construire ce radeau avec nous. Et c’est notre équipe qui a gagné. »

Tandis qu’à marée basse ils attrapent les crevettes à pleines mains, le prêtre ne perd pas le Nord.

Chez nous, on a aussi des gamins dont personne ne veut. J’essaie de persuader les catéchistes qu’ils doivent leur faire une place, même s’ils ne sont pas aussi dociles ou attentifs que les autres. Mais, autant mon curé que les paroissiens, pratiquement tous pensent le contraire. « On ne donne pas à boire à un âne qui n’a pas soif. » Vous vous verriez faire le catéchisme à ces enfants-là ?

La réponse est directe :

Vous savez, moi, la messe… Quand j’étais adolescente, dans ma famille tout le monde y allait, mais je préférais les balades à vélo, et tant pis si je loupais la pâtisserie à la sortie de l’église… L’abbé ne se formalise pas. Il ajoute seulement :

Je me disais juste que pour que ces enfants s’intègrent, il leur faudrait quelqu’un comme vous.

Touchée. Elle reste un moment silencieuse, puis s’entend répondre :

Il faut que je réfléchisse.

Elle recroisera le jeune vicaire une fois ou deux. Et l’année suivante, Bernadette préparera avec sérieux des leçons d’un catéchisme auquel elle ne croit pas vraiment, pour des enfants qui, sans elle, n’auraient pu y être admis.

Elle n’en oublie pas pour autant son courrier à l’abbé Pierre resté lettre morte. Un jour, n’y tenant plus, elle se rend sur place. Une secrétaire, confuse, explique que c’est impossible pour l’abbé de recevoir tous ceux qui le demandent, qu’il est trop pris. Pour Bernadette, il ne lui importe pas plus qu’un autre. Elle a entendu parler de ce camp à Noisy, pas si loin de chez elle. «  Je voulais savoir si je pouvais y être utile, c’est tout.  » On lui indique alors une communauté de jeunes filles vivant à l’entrée du camp, et travaillant la semaine à la fabrication artisanale d’objets en osier avec les femmes du bidonville.

Le samedi suivant, donc, elle prend le Solex qui va la mener vers le petit Gérard.

« Ce petit Gérard, assis sur un monticule de boue, c’est peut-être lui qui m’a engagée. Les trois, quatre personnes à qui j’ai raconté ça m’ont dit que, elles aussi, elles avaient été marquées par une première rencontre, soit avec une personne, soit avec une famille, et elles se sont dit: “Plus jamais ça !” et “Qu’est-ce que je peux faire ?” »

III

Doute

Cette fois, elle m’a laissé lui lire le chapitre en entier, sans m’interrompre. Je pose mes feuilles, j’attends sa réaction. Silence. Puis, perplexe, elle commence :

Ça va… Mais… Elle cherche ses mots.

– … Est-ce que c’est intéressant ?

Sa question, aussi classique que légitime, me fait d’abord sourire. Veut-elle que je la rassure en lui redisant que ce qu’elle raconte est « intéressant » ? Ou se demande-t-elle si ce que j’ai écrit là, la façon dont je l’ai écrit, suffira à maintenir l’intérêt de celle ou de celui qui lit ?

Qu’est-ce qui rend un texte intéressant ? Le suspens ? Le sexe ? La mort, auquel échappe un héros qui nous ressemble ? L’espoir de voir bientôt révélé le secret d’un personnage, qui ne nous est pas si étranger ? Une parcelle de faute avouée qui absoudrait chez nous une honte enfouie ?

Qu’est-ce qui fait qu’on lit un livre jusqu’au bout quand on a, à portée de main, là, sur la table basse, cette fameuse « zapette » qui allume tous les écrans possibles ? Ce petit boîtier qui ouvre le tube à perfuser une anesthésie au moins partielle, sans qu’il soit besoin d’un cathéter, d’une piqûre ou même d’un petit cachet, pour enfin « penser à autre chose » qu’à un quotidien qui nous ratatine, parfois au point de nous asphyxier ?

À moins que la question de Bernadette n’en recouvre une autre, aussi cruciale qu’universelle : est-ce que je suis intéressante ?

Dans la légende familiale, elle exprime ce qu’elle garde de sa venue au monde. À l’époque, quand une femme enceinte portait des jumeaux, on l’ignorait. Et sa sœur à peine née, leur mère, soulagée, pensa comme tout le monde dans la chambre qu’elle était délivrée, jusqu’à ce que le médecin dise : « Attendez, attendez, il y en a encore un autre. » Ce ne fut pas « un » mais « une » autre qui poussa son cri, et pour qui bien sûr aucun prénom n’avait été prévu.

Bernadette, forte de s’affirmer sans jamais transiger sur aucune de ses convictions, gardera pourtant un doute profond sur ses capacités, en particulier d’expression, une espèce d’effacement d’elle même, persuadée qu’elle manquerait toujours de l’éloquence requise par la dimension publique du combat qui était le sien.

Quand, à la fin de sa vie, elle voulut mettre de l’ordre dans ses archives et celles du groupe qui avait porté le mouvement depuis ses débuts, Bernadette replongea dans les transcriptions de réunions auxquelles elle avait participé, jusqu’à faire ce constat: « Ce sont toujours les mêmes qui parlent! » Dès lors, elle acceptera d’être longuement interviewée, « pour que ça serve », refusant malgré tout ce qu’elle appelait la « prétention » d’en faire un livre.

Sur le moment, je n’ai su que répondre à Bernadette. « Mais est-ce que c’est intéressant ? » Je n’allais pas lui sortir cette maxime de Montaigne vieille de presque quatre siècles: « Tout homme porte en lui la forme entière de l’humaine condition », ni même celle-ci de Wresinski : « Tout homme porte en lui la chance de l’humanité. »

Mais n’est-ce pas « intéressant », déjà, de découvrir comment une jeune fille jouissant d’une « bonne situation », dans une entreprise de produits de « beauté » bientôt mondialement connue, choisira finalement de se lier à une population recluse dans des zones où, cette « beauté », personne n’a les moyens de se l’offrir ?

À suivre…

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