Violences faites aux femmes en situation de pauvreté : une réalité internationale

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Le groupe Genre et pauvreté d’ATD Quart Monde a organisé le 30 novembre dernier un webinaire de restitution pour partager un travail mené par l’équipe du Croisement des savoirs de Bolivie. Celle-ci a en effet mené une étude participative sur les violences spécifiques dont sont victimes les femmes en situation de pauvreté. D’autres membres du Mouvement à travers le monde ont confronté ces conclusions à leurs propres expériences.

C’est en 2021 qu’est né le groupe ATD Quart Monde Genre et pauvreté, avec lequel a notamment travaillé l’équipe de Bolivie autour de la recherche en Croisement des savoirs. Le sujet à traiter, les violences faites aux femmes en situation de pauvreté, est une question délicate, souligne Chantal Consolini Thiébaud, de la délégation générale ATD Quart Monde lorsqu’elle ouvre ce webinaire : “Un sujet dont on peut redouter, en l’évoquant, qu’il induise des préjugés envers les populations démunies, qui pourraient être perçues comme violentes et dangereuses. (…) Or ces questions sont l’occasion d’observer les systèmes dans lesquels hommes et femmes sont piégés, assignés à des rôles où les plus pauvres sont toujours perdants, où les femmes sont les plus vulnérables aux violences. Et d’imaginer ensemble un autre paradigme, à partir de ce que nous enseignent les personnes en situation de pauvreté.”

Sept femmes sur dix subissent une forme de violence

L’équipe de Bolivie a ensuite exposé le déroulement de l’expérience, qui a débuté en mars 2020.Dans le cadre d’une formation sur le Croisement des savoirs menée avec une trentaine de personnes de plusieurs pays, Pérou, Bolivie, Espagne, Guatemala, l’équipe a mené à partir de 2020 une étude avec des chercheuses, des professionnels, des femmes en situation de pauvreté ou de grande précarité, souvent autochtones et travailleuses domestiques.

Patricia Urquieta, une des coordinatrices, précise que le thème des violences faites aux femmes en situation de pauvreté s’est imposé rapidement : “Malheureusement, en Bolivie, c’est un drame quotidien. Ici sept femmes sur dix subissent une forme de violence, et le pays est celui qui compte le plus de féminicides en Amérique du Sud.” Pour mener cette réflexion, le groupe a suivi la méthode de travail du Croisement des savoirs. “Et avant tout, indique Roxana Quispe, également coordonnatrice et représentante d’ATD Quart Monde en Bolivie auprès des Nations Unies, nous avons créé des espaces sûrs, dans lesquels la parole pouvait se libérer, pour permettre aux participantes de raconter en confiance leurs parcours. Nous avons traversé des moments forts, nous avons beaucoup pleuré mais nous avons ri aussi et senti combien il était important de nous soutenir entre nous.”

Après des mois de travaux et d’échanges intenses, le résultat de ces réflexions donne lieu à un constat sans appel : la pire des violences, pour les femmes en situation de pauvreté, c’est … la pauvreté elle-même. Les femmes qui n’ont rien doivent d’abord survivre, et pour cela supporter des situations d’oppression, d’abus, d’exploitation. Elles y perdent souvent leur estime d’elle-même, ressentent de la peur et de la méfiance, et n’osent rien revendiquer. Dès leur plus jeune âge les fillettes doivent s’occuper de leur famille, ou travailler pour subvenir aux besoins du foyer, s’exposant par là à toutes sortes de dangers. Car le monde du travail est pavé d’embûches pour les femmes. Spécialement lorsqu’il s’effectue à domicile, le plus souvent par des travailleuses précaires, donc vulnérables aux abus. Victimes de violences verbales, physiques et économiques, elles ne sont pourtant pas prises en compte par l’administration et la justice, et ont peu de chance de faire reconnaître leurs droits.

Une situation systémique

L’un d’entre eux, le droit à la parentalité, est particulièrement bafoué, rappelle l’équipe de Bolivie. Décider d’avoir ou non un enfant est un choix qui leur échappe. La pression de la société les oblige, même en cas de viol, à porter à terme toute grossesse. Patricia Urquieta insiste sur l’aspect systémique de cette situation : «“Les systèmes capitalistes, machistes, patriarcaux, induisent forcément des violences. Il faut exiger que partout où l’on en parle, on prenne en compte spécifiquement, celles que vivent les femmes en situation de pauvreté car la société n’a pas identifié que les violences qu’elles subissent sont différentes : elles parlent davantage d’humiliation, d’abandon, de maltraitance administrative. Il est nécessaire de les rendre visibles car pour faire avancer les choses, il faut les rendre publiques.”

Et pour les rendre publiques, l’équipe du Croisement des savoirs de Bolivie a rédigé un manifeste qui détaille son travail et donne des pistes pour améliorer la situation. Ce texte est actuellement diffusé auprès des instances publiques et universitaires nationales et internationales.

Les réactions autour du monde

La présentation de ce travail a suscité de vives réactions de la part des autres membres du Mouvement à travers le monde, présentes lors de ce webinaire.

Pélagie Moukanpamira, originaire du Rwanda et vivant en Tanzanie, membre de la délégation régionale pour l’Afrique, a souligné les nombreux éléments de ressemblances, mais aussi les différences entre les constats de l’équipe de Bolivie et la situation en Afrique. Ainsi, elle a signalé à quel point la situation des jeunes filles, contraintes de s’occuper de leur fratrie au détriment de l’école, est identique en Afrique. Avec les mêmes dangers lorsqu’elles travaillent à domicile, souvent sans contrat, sans rémunération, ou très minimes. “Ici aussi, l’accès à la justice est presque inexistant pour les femme en situation de pauvreté, spécialement dans les milieux ruraux où la justice est rendue par le chef de village. Forcément un homme, qui tranche toujours en faveur des hommes et de la tradition. Nous déplorons aussi les mariages forcés, dont sont victimes en majorité les femmes sans ressources, qui doivent aussi, car elles n’ont aucune autonomie, supporter la polygamie. Autre violence spécifique aux plus démunies : la spoliation de leurs droits de succession. Il n’est pas rare de voir la famille d’un mari décédé revendiquer les biens dont devrait hériter sa veuve. Un problème lié à la culture, toujours préoccupant.”

Maryann Broxton, militante américaine, a ensuite pris la parole. Co-coordinatrice de la recherche sur les dimensions cachées de la pauvreté aux États-Unis, représentante d’ATD Quart Monde aux Nations Unies à New York, elle a apporté d’autres éléments inquiétants sur ces questions. Aux États-Unis, une femme sur trois a déjà subi des violences de la part de son partenaire, mais seulement 34 % le signalent car beaucoup n’osent pas parler. Ce qui laisse à penser que le taux de violences est encore bien supérieur. Maryann Broxton a également relevé le paragraphe du manifeste concernant les discriminations des femmes autochtones. Elle rapproche ce constat de la situation américaine, où les femmes racisées sont six fois plus susceptibles de subir des violences. Concernant le droit à la parentalité, elle précise qu’aux États Unis, les récentes lois interdisant l’avortement ont fait bondir le taux de féminicides, par le conjoint, de femmes qui attendent un enfant. “Aujourd’hui, une femme enceinte a 35 % de plus de risques d’être tuée“.

« Il faut absolument continuer à avancer sur l’égalité de genre »

Carolina Sanchez Henao, politologue à l’université Antioquia de Medellín, a souligné combien le manifeste reflète la réalité de la Bolivie, mais également d’autres nations d’Amérique latine. Elle souhaite vivement que ce document puisse être communiqué aux gouvernements de ces pays, comme base de travail pour des réflexions sur ces sujets. En ce qui concerne la Colombie, Carolina Sanchez Henao a rappelé que la pauvreté y touche davantage les femmes que les hommes. Une des conséquences du conflit armé avec les FARC, qui a duré plusieurs dizaines d’années. Même si les accords de paix, signés en 2016, ont pris en compte cette réalité, ces inégalités n’ont toujours pas pris fin. Aujourd’hui encore, les femmes ont du mal à récupérer les terres et les maisons dont on les a spoliées pendant la guerre, car celles-ci étaient souvent au nom des hommes de la famille, maris ou pères. Quant aux femmes déplacées –plusieurs millions- elles ont été poussées hors des zones rurales et se sont implantées aux abords des villes, dans des conditions d’extrême pauvreté. Ainsi les Colombiennes subissent depuis des décennies un véritable continuum de violences. “Ce manifeste s’ajoute au travail de plusieurs collectifs locaux et nous sert de pierre angulaire pour lutter contre cette situation, a conclu Carolina Sanchez Henao. Il faut absolument continuer à avancer sur l’égalité de genre.”

Agathe Hérubel, volontaire permanente française membre du groupe Genre et pauvreté, a elle aussi souligné l’apport de l’expérience du groupe de Bolivie :“Votre travail a répondu à nos questions les plus brûlantes concernant tout ce que l’on a à gagner en parlant de ces questions difficiles.” Elle a évoqué cette double peine qu’éprouvent les femmes démunies en but à des violences conjugales. Une situation, pointée par le travail du groupe bolivien, également rencontrée en Europe : “Quitter un compagnon violent est très difficile, et plus encore en situation de pauvreté car s’y ajoute la peur du placement d’enfant. Nous avons recueilli des témoignages de mères qui n’ont pas cherché d’aide à cause de cette crainte”. Le séminaire s’est conclu par quelques échanges notamment sur la question de savoir comment d’autres groupes pourraient au mieux tirer parti de ce manifeste. Isabelle Motrot

 

Photo : Le groupe de travail ayant travaillé en Bolivie sur les violences spécifiques dont sont victimes les femmes en situation de pauvreté. © ATD Quart Monde

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