Depuis 10 ans, l’expérimentation Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée, prouve qu’en adaptant l’emploi aux personnes, en engageant le tissu local, il est possible de créer pour chacun, même les plus éloignés du marché du travail, un emploi décent. Et cela, sans creuser les déficits.
Printemps 2025, chez PAM ! Dans le quartier des 4 chemins à Pantin (Seine-Saint-Denis), Amal déroule son parcours devant Catfish Tomei, le directeur. Elle a fait des études de droit en Algérie, a exercé pendant trois ans le métier d’avocate. « Un emploi dans le service juridique pourraitvous convenir ? » tente le directeur. « Non », répond Amal qui poursuit. Elle est arrivée en France en 2010, a patienté cinq ans pour obtenir ses papiers, fait quatre enfants, les élève et quand la dernière esten âge d’aller à l’école, elle se metà rechercher un emploi. « J’étais un peu perdue, je n’avais pas travaillé depuis près de 15 ans. J’ai pensé au métier d’assistante maternelle qui me permettait de travailler près de chez moi et convenait à ma situation familiale » confie-t-elle. « Peut-être, quelque chose en rapport avec l’école, l’enseignement ?» réfléchit tout au haut le directeur. « Non, balaie-t-elle. Ma passion, c’est la couture. J’ai commencé à la naissance de ma fille, des robes, j’ai cherché des patrons, me suis mise à en faire ». Ainsi, Amal est embauchée en CDI, au Smic et à temps choisi comme couturière chez PAM !
Un an plus tard, elle rit encore de la scène avec sa collègue Bintou, penchées toutes les deux, crayon à la main, sur un patron de veste. C’est un exercice. Elles apprennent à faire une veste dans le cadre d’une formation de deux mois. « C’est pour professionnaliser l’activité. Pour que tout le monde soit au même niveau » explique Bintou qui a déjà au compteur un stage de découverte des métiers de la couture à l’école Jean-Luc François. « C’est quand même étrange. En général, on t’embauche parce que tu maîtrises le travail, tu as le diplôme, l’expérience. Ici, tu viens avec ce que tu as envie de faire » se réjouit Amal. Les seules conditions exigées pour être embauché dans une entreprise à but d’emploi (EBE) : habiter depuis 6 mois une commune habilitée à expérimenter Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée (TZCLD), être privé d’emploi depuis au moins un an et se porter volontaire.

« Dans la lutte contre le chômage, on a tout essayé » déclarait au début des années 1990, désabusé, le Président François Mitterrand. Sans grand succès,a France n’a pas revu le « plein-emploi » depuis 1979. En réalité, une chose n’avait pas été essayée : adapter l’emploi aux personnes plutôt que l’inverse. « Il est impossible de faire autrement quand tu portes l’ambition de permettre à chacun d’obtenir un emploi » expose Denis Prost, chargé du suivi de l’expérimentation TZCLD pour ATD Quart Monde.
Adapter le temps de travail à la vie des personnes a permis à de nombreuses salariées de PAM ! de reprendre un emploi. Les femmes dans le quartier des 4 chemins sont les piliers de la communauté. Elles s’occupent des enfants, des parents, des oncles, etc. « Quand tu es mère, tu cours toute la journée : les enfants, l’école, le travail, les rendez-vous chez le médecin, les activités etc. Tu es sans arrêt tiraillée. En travaillant près de chez moi et en choisissant mon temps de travail, je récupère le contrôle, je me fatigue moins. Je n’ai plus envie quand je rentre à la maison, comme cela m’arrivait parfois, de me cogner la tête contre le mur », s’esclaffe Bintou. Sydza, cuisinière chez PAM ! travaillait auparavant dans une boulangerie à 45 minutes de chez elle. « Quand j’étais du matin, je débutais à 6 heures. Quand j’étais du soir, je ne rentrais pas avant 21h30. Je l’ai fait 14 ans. Mais avec 4 enfants, ce n’était plus possible », explique-t-elle.

Le CDI, de son côté, sécurise. Tim, le responsable du pôle solidarité, a enchaîné les CDD d’un mois pendant 4 ans chez le même employeur, avant d’arriver en 2022 chez PAM ! « Ces contrats ne me garantissaient pas des heures de travail. Quand une mission s’annulait, je n’étais pas payé. Il y avait donc des mois avec et des mois sans, à moi de m’adapter, de jongler avec les enfants, de me réorganiser », témoigne-t-il. « Quand je suis arrivée l’an dernier, vingt collègues n’avaient pas de solution de logement. Aujourd’hui, tout le monde a un toit sur sa tête. Le CDI permet cela aussi » rapporte Anastasia Chambraud, la directrice adjointe. Issue du milieu associatif, elle accompagne les équipes sur les questions RH (Ressources Humaines), sociales, sur la montée en compétences, et adapte en continu l’emploi aux personnes. « Au détour d’une conversation avec un salarié ou un responsable de pôle, il y a un déclic, on ressent une possibilité, et on met en place les conditions pour faire évoluer la personne. C’est tellement naturel et logique que je me demande pourquoi toutes les boîtes ne font pas la même chose » détaille-t-elle. Par habitude sûrement, parce qu’on a toujours fait ainsi … jusqu’à ce qu’un groupe de personnes s’arrêtent pour réfléchir à comment faire autrement. Ainsi change-t-on le monde.
L’épopée de Territoire Zéro Chômeur commence au début des années 2010, avec une équipe de 6 7 personnes volontaires permanents ou salariés solidaires d’ATD Quart Monde, réunies autour de Patrick Valentin. « Il est venu voir l’association avec un projet, permettre à chacun d’obtenir un emploi, et trois convictions : personne n’est inemployable et ce n’est ni le travail ni l’argent qui manquent», se souvient Denis Prost qui a fait partie de ce groupe de pionniers dans l’aventure TZCLD. L’équipe travaille le projet, se rend à Bercy, au ministère du Travail, auprès de la aute administration pour le présenter et obtenir des subventions pour se lancer. « Ils étaient méfiants. Ils n’ont pas l’habitude qu’une association vienne se mêler de politique d’emploi », se rappelle Denis. En 2014, le groupe décide de changer son fusil d’épaule et de se tourner vers les collectivités locales. « Il nous fallait d’une part, des éléments concrets pour convaincre. Et d’autre part, il y a un travail nécessaire de deux ans en amont avant de pouvoir lancer l’expérimentation, on pouvait avancer en attendant la loi » explique-t-il. À l’automne 2014, quatre territoires sont engagés : Pipriac et Saint-Ganton (Ile-et-Vilaine), le pays de Colombey-les-Belles et du Sud Toulois (Meurthe-et-Moselle), la communauté de communes de la Loire, Nièvre et Bétranges (Nièvre) et Mauléon (Deux-Sèvres). Le projet avance. Le 27 avril 2015, 200 personnes marchent sur l’Assemblée nationale pour soutenir Territoire Zéro Chômeur. Les médias en parlent. Fin 2015, le député PS Laurent Grandguillaume dépose à l’Assemblée nationale une proposition de loi pour lancer TZCLD. « L’étude sur le coût de la privation de l’emploi a eu beaucoup d’impact. Sans elle, je ne suis pas sûr que Laurent Grandguillaume aurait remporté le morceau » estime Denis Prost.

Pour PAM !, l’histoire commence quatre ans avant sa naissance, en 2018. Une EBE (entreprise à but d’emploi) n’est que la partie émergée de TZCLD. Aux prémices, il y a un élu local ou un collectif citoyen qui souhaite mettre en œuvre sur son territoire le droit à l’emploi. Pour PAM !, cela a été « la ville de Pantin, très active sur les questions d’emploi et d’insertion » pointe Jules Mary, directeur de l’équipe projet TZCLD pour Pantin. Ainsi, dès 2018, des premières réunions sont organisées, un comité local de l’emploi est créé. Ce comité rassemble tout un panel d’acteurs locaux : des élus, des entreprises, des associations, des structures d’insertion et des demandeurs d’emploi. Il est le porteur du projet de mise en œuvre du droit à l’emploi sur un territoire et son garant. Il se réunit en moyenne tous les deux mois. Pour l’opérationnel, il s’appuie sur une équipe projet, chargée au quotidien de mobiliser les acteurs locaux, les personnes privées d’emploi, et de repérer les activités qui seraient utiles pour les habitants, qui n’existent pas encore et pourraient déboucher sur des créations d’emploi. Enfin, en bout de course, est créée l’EBE, un des outils pour mettre en œuvre le droit à l’emploi. En 2022, la ville de Pantin fait partie de la deuxième vague des territoires habilités pour l’expérimentation TZCLD. En mars 2023, PAM ! est créée et en avril viennent les premiers recrutements. « Nous étions 13 au départ. Pas mal d’années s’étant écoulées depuis les premières réunions d’information, nous décidons de faire une marche dans le quartier pour nous faire connaître et remobiliser les personnes », se souvient Catfish Tomey, le directeur de PAM !. « Djamel part en fusée devant ;au milieu, il y avait un groupe qui donnait tout ; et derrière, ceux qui peinaient. J’ai réalisé ce que la privation d’emploi faisait au corps. Et j’ai douté : allions-nous réussir à avancer tous ensemble au même rythme ». Mois après mois, les corps se sont revivifiés. Et trois ans plus tard, les 13 sont devenus 80, et de deux pôles d’activités, PAM ! est passé à cinq.
Lucile Chevalier
