Du 8 au 16 août, 32 jeunes du Pivot culturel de Noisy-le-Grand, âgés de 8 à 21 ans, ont séjourné en Camargue accompagnés par douze adultes des équipes de Noisy-le-Grand, Nancy et Marseille. Ils présentaient leur exposition aux Rencontres d’Arles, festival international de photographie, au terme de quatre années de travail et dix mois de dialogue. L’équipe nous partage ses impressions.
Vendredi 15 août.
Nous sommes quarante-quatre, rassemblés dans la nef de l’église Saint Julien, à Arles, qui abrite depuis cinq semaines l’exposition « Les enfants précieuxses ». On remarque quelques visiteurs qui profitent de cette ouverture nocturne. Derrière l’imposante porte à battants, tous s’arrêtent devant chaque cadre. La première photographie devant laquelle ils passent est un élégant portrait de Marian, la tête plantée dans le ciel et à l’air conquérant.
Ils se penchent sur la suivante, à l’évidence une scène d’atelier qui ne dit pas un mot de l’agitation qui la précède. Arrivés là, leur regard glisse peut-être sur le nom des auteurs affichés à côté : trente-deux d’entre eux sont sous leurs yeux, dispersés dans les travées. Les visiteurs observent en silence ou commentent toujours en chuchotant, la joie du Carnaval sur le visage de Maria, le poing furieux et incertain qui couvre le portrait d’Azzedine par son frère Adam, l’énergie qui s’échappe de l’ombre dans le portait de Francesca. Son geste détaché et libre, les bras déployés, est un geste royal, et plus royal encore est l’évident plaisir avec lequel Francesca se retrouve ce soir nez-à-nez avec elle-même.
Selon l’heure qu’il est, certaines personnes se redressent brusquement, se tournent vers trois enfants qui se ruent en haut de la chaire, étonnés par leur invectives et leur ton de voix tapageur. D’autres murmurent de temps en temps quelque chose ou font oui de la tête, en écoutant la lettre qu’Elisabeta adresse aux autres, pour dire sa gratitude d’avoir été avec eux aussi bien que le chagrin d’être irrémédiablement séparés. Ils l’entendent peut-être recevoir une salve d’applaudissements. Elle peut sourire, elle a la profondeur insoupçonnable d’une enfant qui éclot.
Quelques-uns, c’est sûr, voient les enfants qui s’efforcent de parler ensemble, affalés sur les bancs, s’écoutent non sans mal, se répondent péniblement ; il y a peu de temps que les enfants font cela et ils semblent déjà en être fatigués et exaspérés. Très peu, probablement, se tiennent assez proches d’Herby pour recueillir ses mots dans le tumulte : « Avant le Pivot, je n’avais jamais été fier de moi. »
Souvent, leur turbulence rebute, aigrit, pousse de façon compréhensible à nier ce que ces enfants, auxquels le sort a refusé la fortune, ont réussi à créer, leur refusant la gloire dans le monde ; le désordre qu’ils dégagent rend difficile de se réjouir et de savourer la splendeur qu’ils ont atteinte en exposant à Arles.
« Avec ça, au moins, les enfants auront une histoire, quelque chose à raconter », disait une maman avant leur départ. Pourtant, dans cette mise en abime à laquelle ils assistent par une improbable coïncidence, les visiteurs remarquent sans doute, non pas une, mais deux paroles se croiser, comme deux personnes se rencontrent. Ils ont la chance d’assister à deux histoires également vraies en train de s’écrire ; la parole figée, imprimée, d’un groupe qui s’efforce de rester ensemble ; et la parole vivante, débordante, d’un groupe qui s’efforce encore de rester ensemble.
C’est devant ces enfants, devenus sans le savoir des images à leur tour, que peut-être l’un d’eux a ôté son chapeau en entrant dans l’église.
Photos : Exposition « Les enfants précieuxses » dans la nef de l’église Saint Julien, à Arles. 2025, ATD Quart Monde / @hugooveron
