La chronique de Bella Lehmann-Berdugo
Ciudad Sin Sueño (La ville sans rêves)
Guillermo Galoe. Fiction. Espagne. VOST. Sortie le 3 septembre Coup de cœur
Toni, jeune Rom, vit à Cañada Real, immense bidonville en banlieue de Madrid. Sa famille va partir vivre dans une HLM à la ville, tentée par des promoteurs immobiliers. Toni est très attaché à sa culture, à son ami Bilal, à son beau lévrier Atomica et à son grand-père qui refuse de quitter ses terres. La part belle est faite aux visages des acteurs non professionnels, aux braseros dans la nuit, aux décors en friche, aux ambiances fortes entre les familles, les clans. Les errances d’un adolescent entre une enfance libre et un futur flou, un univers dont les vidéos prises sur les téléphones témoignent, en couleurs « filtrées ». Le montage serré, la photo, le naturel des acteurs révèlent l’énergie d’une communauté en marge, la dure beauté d’un monde en voie de disparition. La proximité du réalisateur avec ces familles est palpable.
La Casa
Caroline Benarrosh. Documentaire. France. Sortie le 3 septembre.
À Montreuil en Seine-Saint-Denis, des jeunes déscolarisés ont un an pour préparer la Fashion Week et faire le point dans une école de mode pas comme les autres. Un peu court.
Hors service
Jean Boiron-Lajous. Documentaire. France. Sortie le 8 octobre
Six anciens employés de la fonction publique sont réunis pour échanger sur ce qui les a conduits à démissionner, tous au prix de sacrifices financiers et psychologiques. Un ancien postier, une juge, une doctoresse, une professeure, un ancien policier et un autre encore en activité. Nuit, lampes de poche, couloirs, brume, musique angoissante ou bien moments de détente, séance de boxe… Une mise en scène légère sous-tend leurs authentiques échanges. De classes sociales et de niveau d’étude différents, ils partagent des points communs, notamment le sentiment d’être en décalage avec le monde de la rentabilité.
Premières classes
Kareryna Gornstai. Documentaire. Ukraine. VOST. 2h05. Sortie le 3 septembre
Un an dans des écoles ukrainiennes situées plus ou moins loin de la frontière, où des enseignants investis (essentiellement des femmes), calmes, posés, bienveillants à l’égard des élèves, résistent jour après jour à la guerre. Les effets du conflit sont vus à travers les lieux insolites où se déroule la classe (bâtiments parfois en ruines, métro, cour en friche, caves, à distance ou pas), régulièrement interrompue par des alertes. Ici et là se déploie l’extraordinaire inventivité et la vitalité des professeurs, des enfants, des adolescents. Ici et là on cultive aussi le patriotisme : chansons collectives, fêtes de fin d’année, remises de diplômes via Internet, rencontre avec une soldate, questionnements francs et directs sur le danger, la mort, le degré de motivation des futurs soldats. Aucun commentaire ne s’ajoute aux beaux plans rapprochés de visages, aux cadrages, au déroulement de la classe, aux clins d’œil poétiques qui s’égrènent. On sent puissamment l’expérience solide d’une institution éducative intelligente, adaptable aux circonstances et inébranlable sur son socle. Quelques longueurs. « Qu’est-ce qui nous est le plus cher ? La vie », chantent les enfants.

I am the future
Rachel Cisinski Romain Mailliu. Documentaire. Sortie le 10 septembre
Quatre jeunes, originaires de zones en situation politique, économique ou climatique précaires, parlent de leur pays, de leurs engagements. À Paris, Mamadou, guinéen de 26 ans, écrit un film sur l’arrivée en France d’un migrant, inspiré de sa propre histoire. À Jakarta, Dian, 21 ans, a grandi dans un bidonville, sa famille vit du recyclage. Par la peinture, elle veut témoigner des inondations, de l’agriculture extensive, des expulsions de ses compatriotes. À Delhi, Laxmi, 24 ans, participe à la création d’une comédie musicale, inspirée de sa vie d’apprentie danseuse, malgré le qu’en-dira-t-on. Soumayraa, libanaise, appareil photo au poing, créatrice d’une ONG pour aider des femmes. Soutenus par l’association Life Project for Youth et invités par ATD Quart Monde, ils se rencontrent et témoignent au siège des Nations Unies à New York. Un panorama parfois un peu carte postale (vaches sacrées, couleurs, musique, danses) voire des effets esthétisants ou répétés (paysages, bande-son), des scènes qui semblent (sur)jouées. Les jeunes sont attachants, sincères, idéalistes. Le plus convainquant est bien Mamadou, qui n’a pas reçu son visa pour la cérémonie à New-York. Dans le centre social à Paris où ses camarades miment leur parcours derrière un masque, il avoue sans détour : « Le travail d’intégration est énorme pour moi ». Et il confie : « On me pose souvent les mêmes questions, ça me tire en arrière ». Les dernières images du film montrent une vidéo tournée au Trocadéro en 1987 de l’emblématique discours de Joseph Wresinski, fondateur du mouvement ATD Quart Monde, devant la dalle à l’honneur des victimes de la misère sur le Parvis des libertés et des Droits de l’Homme. ATD Quart Monde, est cité au générique de fin du film.
Kontinental 25
Radu Jude. Fiction. Roumanie. VOST. Sortie le 24 septembre
Orsolya est huissière de justice à Cluj, Transylvanie. Elle doit expulser un homme sans abri, réfugié dans le sous-sol d’un immeuble, destiné à devenir un hôtel de luxe. Pleine de sincère sollicitude, elle affronte un gendarme pour accorder un délai de vingt minutes. Hélas, le pauvre homme en profite pour se suicider. Il y a mort d’homme ; pourtant ce n’est pas directement à lui que s’intéresse le récit, mais à ceux qui gravitent tout autour. Car, dès lors, la jeune femme bouleversée trimballe sa culpabilité en racontant en boucle ce/son malheur à qui veut l’entendre : son chef bienveillant, une amie engagée dans les associations, un ancien élève de droit amoureux, une mère rebelle et cynique, un prêtre hypocrite. « Je ne suis pas coupable juridiquement, mais… » devient son mantra. À travers ses conversations successives, se dessine en mosaïque une société percluse de bons sentiments, vidée de conscience morale, qui s’aveugle elle-même, tout comme notre héroïne avec une tragédie qui la dépasse. Le travail de la lumière, l’absence de musique, les cadrages et les décors étudiés, le montage original, les dialogues habiles et copieux servent une satire moderne.




