Co-fondatrice de l’association Banlieues Climat, Sanaa Saitouli a publié en octobre l’ouvrage “Enracinée”. Elle se bat pour faire émerger la voix des habitantes et habitants des quartiers populaires dans les débats sur l’écologie et l’environnement.
Dans votre livre, « Enracinée », vous évoquez l’ambition de Banlieues Climat de « semer les graines de l’écologie populaire ». Comment la définissez-vous ?
C’est une écologie qui inclut les habitants des quartiers populaires, qui émancipe. Quand nous commençons nos formations avec Banlieues Climat, nous disons aux jeunes que l’écologie, c’est ni plus ni moins que se déplacer, se nourrir, se loger, respirer. Ils voient que leurs cultures, leurs origines, leurs banlieues ont quelque chose d’essentiel à apporter sur ces questions.
Nous donnons des exemples concrets de l’histoire de nos parents, les maladies qu’ils ont pu avoir. On a tous quelqu’un autour de nous qui est victime des problématiques liées à la pollution. On a fait de nos histoires personnelles un combat, parce que nous sommes les plus exposés. Mais nous ne voulons pas être les petites victimes des quartiers populaires qui veulent aborder la question du climat. Notre volonté est de mobiliser en travaillant sur le volet scientifique et la recherche, parce qu’on ne nous attend pas là.
Quelles sont les idées fausses auxquelles vous devez faire face ?
On entend le plus souvent : les habitantes et habitants des quartiers populaires n’en ont rien à faire de l’écologie, ne trient pas leurs déchets, sont responsables des conditions de vie dans lesquelles ils vivent… On nous renvoie constamment à toutes ces choses très négatives et humiliantes, on nous limite à cela. On veut nous apprendre à être éco-responsables. Mais, nous avons décidé de casser cette barrière de la légitimité. Parce que les jeunes nous disent « on le fait déjà tout ça ». On a toujours été les « écolos de la hess », c’est-à-dire l’écologie de la galère, qui force à être économe de toutes les ressources pour ne pas faire flamber la facture d’eau, d’électricité, de chauffage ou celle des courses.
Cela veut dire qu’on n’a pas de moyens, mais grâce à l’histoire de nos parents, à nos trajectoires de vie, on n’a pas attendu les années 2020 pour faire attention à notre environnement. Toutes celles et ceux qui ont grandi loin des centres de décision, mais au plus près du monde tel qu’il est, sont invisibilisés. Nous voulons montrer que les habitants des quartiers populaires sont une force indispensable dans la lutte contre les inégalités environnementales. Et nous n’attendons plus qu’on nous invite à la table des discussions sur l’écologie. On la construit, notre table, avec nos codes, nos mots, notre légitimité.
Banlieues Climat a lancé une École populaire du climat. Quel est son objectif ?
Nous proposons une formation courte, de six à huit heures, labellisée par le ministère de l’Enseignement supérieur, pour transmettre les connaissances nécessaires sur les enjeux climatiques. L’objectif est d’inspirer les jeunes et de les fédérer autour de la transformation sociale et écologique. Plus de 1 200 jeunes ont été formés et deviennent des actrices et des acteurs du changement sur leurs territoires, capables de transmettre et d’appliquer ces connaissances au quotidien. Certains deviennent formateurs à leur tour et ils savent mobiliser car ils ont grandi dans les quartiers. Face à celles et ceux qui monopolisent la parole sur la lutte environnementale et sociale, en oubliant les premiers concernés, nous allons chercher le rapport de force en nous basant sur des chiffres et sur une réflexion très poussée et exigeante. Nous travaillons aussi sur la posture pour savoir prendre la parole en public ou devant les médias. Notre but est de parler d’égal à égal.
Nous proposons aussi l’accompagnement des mères pour qu’elles puissent se sentir légitimes à partager leurs connaissances. On les repositionne dans leurs rôles de femmes très engagées et on met en lumière tout ce qu’elles ont d’extraordinaire. Nous allons chercher leur pouvoir d’agir et la transformation est souvent incroyable.
Dans votre livre, vous insistez sur l’importance de présenter la lutte environnementale de manière joyeuse. Pourquoi ?
Nous vivons déjà dans un contexte très compliqué, nos vies ne sont pas faciles, donc l’objectif n’est pas de créer de l’éco-anxiété, mais d’ouvrir une fissure d’espoir. Une fois qu’on a posé les constats, l’objectif est de se dire : « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? ». Il faut qu’on avance ensemble et qu’on lutte. L’écologie commence par les premiers concernés et se nourrit de la joie de faire ensemble, de partager. L’alliance entre une écologie urbaine, portée par des diplômés des grandes écoles ayant bifurqué ou des personnes aisées pleines de bonnes intentions, et une écologie des quartiers populaires ne se décrète pas. Elle se construit, donc allons-y pour en faire un combat personnel et collectif.
