Mireille Delmas-Marty : l’apport des plus pauvres

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Mireille Delmas-Marty (au centre) avec Martine Le Corre (à gauche) et Alain Supiot (à droite) lors du Colloque à l’institut de France ‘Quand les plus pauvres deviennent acteurs ” en 2018 / Centre Joseph Wresinski / 0484-048

Mireille Delmas-Marty, universitaire, juriste, professeure émérite au Collège de France, est décédée samedi 12 février à 80 ans, auprès de sa famille. Une disparition qui a suscité une vague d’hommages.

« Sa famille, ses amis, ses étudiants français et internationaux, ont la tristesse de vous faire part de la disparition, ce 12 février, de Mireille Delmas-Marty, professeure émérite au Collège de France, membre de l’Institut (Académie des sciences morales et politiques), épouse de Paul Bouchet », selon un message de sa famille. « Sa pensée à la recherche d’un droit universalisable propose des repères pour une gouvernance mondiale apaisée et solidaire », poursuivent ses proches (Le Monde, 2022/02/13).

Des penseurs comme Edgar Morin, des chercheurs, des ministres saluent son intelligence, sa grande et belle conscience. À notre tour, ses amis du Quart Monde, de saluer publiquement la force que nous ressentions quand elle venait réfléchir avec nous, cultiver sa conscience, penser l’avenir du droit auprès de ceux que le Droit a laissé de côté, auprès de ce Mouvement ATD Quart Monde que son cher mari, Paul Bouchet1 a présidé pendant plusieurs années.

Pour elle le Croisement des savoirs avec les personnes en situation de pauvreté était une éthique, une vertu, une exigence intellectuelle, et surtout une source pour penser l’avenir du monde. L’expérience de penser avec elle, c’était voir clairement le vrai et le juste, ensemble. Elle l’a écrit dans la Revue Quart Monde :

Dans un monde idéal, les savoirs inspireraient les vouloirs, en éclairant les choix, et les vouloirs inspireraient à leur tour les pouvoirs en les organisant et en les légitimant, au lieu des phénomènes d’autoreproduction et d’autolégitimation trop souvent observables.

Mais la réalité est beaucoup plus cloisonnée : chacun s’isole dans sa vision des bons choix, et ceux “d’en haut”, comme on dit parfois, choisissent pour eux et pour les autres, ce qui n’est guère conforme à l’objectif démocratique.  L’objectif démocratique ne devrait pas être d’isoler “le” savoir, mais plutôt de relier pouvoirs, vouloirs et savoirs en plaçant la décision politique « au croisement des savoirs », c’est-à-dire en associant savoirs scientifiques (les savants) et savoirs vécus (les sachants).

Pour y parvenir il faut « démocratiser les savoirs », c’est-à-dire non seulement garantir l’accès des citoyens au savoir, mais aussi leur participation à la production du savoir. C’est pourquoi, travaillant sur La refondation des pouvoirs, pour mon cours au Collège de France, j’avais emprunté l’expression « croisement des savoirs », au livre dans lequel le Mouvement ATD Quart Monde présentait un programme de « formation-action-recherche » entre le Quart Monde et l’Université2. Universitaire moi-même, j’avais emprunté ce titre, parce qu’il m’avait ouvert les yeux sur une façon nouvelle « d’expérimenter la démarche de l’autonomie et de la réciprocité des savoirs, entre le savoir vécu de la misère, le savoir issu de l’action et le savoir des sciences ».

En décembre 2016, elle accepte de siéger au Conseil d’administration de la Fondation Joseph Wresinski-Institut de France nouvellement créée. Elle a donné un grand souffle à cette fondation en proposant très rapidement d’organiser avec André Vauchez, historien également membre de ce conseil d’administration, une rencontre inter-académies « Ce que la misère donne à penser » organisée le 4 juin 2018 à l’Institut de France.

Pour préparer cette rencontre elle a lu très attentivement la conférence que Joseph Wresinski avait donné en 1983 devant l’Académie des sciences morales et politiques et en avait tiré deux extraits qui ont servi de base pour les deux parties de cette rencontre :

La mémoire des exclus pour repenser l’histoire, où sont intervenus des historien.nes comme Yves Marie Bercé, Arlette Farge, Axelle Brodiez et aussi Nelly Schenker, militante Quart Monde et Évelyne de Mevius philosophe et alliée.

Le croisement des savoirs pour penser un monde commun, où sont intervenus Alain Caillé sociologue et Alain Supiot juristes, et aussi Martine Lecorre, militante Quart Monde et Isabelle Perrin, volontaire permanente, toutes deux membres à ce moment-là de la Délégation Générale d’ATD Quart Monde.

En fin de séance, les participants étaient bouleversés que la rencontre ait pu avoir lieu, que les pensées aient pu se répondre. Mireille Delmas-Marty a conclu cette rencontre sous la coupole de l’institut :

« Nous disions en guise d’entrée en matière que les Académies et la misère ne semblaient pas destinées à se rencontrer. Et pourtant cette rencontre improbable a eu lieu. Il reste à souhaiter qu’elle contribuera à penser et à construire un monde commun (…)

Par leur existence même, les règles juridiques ont vocation à concilier les aspirations individuelles et collectives ; tandis que par les dynamiques qu’il porte, le savoir des plus pauvres, loin d’être négligeable, pourrait inspirer certaines pratiques de renouvellement de nos modes de vie. En ce sens l’effort nécessaire pour exposer l’expérience du vécu prend le caractère d’un don venant des humains les plus pauvres. Il est temps de comprendre qu’il faudra mutualiser tous les savoirs, y compris celui des humains les plus déshérités en apparence, pour éviter l’effondrement déjà annoncé et consolider cette maison commune qu’on nomme “Terre”.»

Enfin plus récemment, les équipes du plaidoyer international et du Centre de mémoire et de recherche Joseph Wresinski ont organisé une journée d’étude pour confronter la question de l’articulation entre la justice environnementale et la justice économique et sociale. Des membres d’ATD Quart Monde du Nord et du Sud ont travaillé, se sont exprimés, et nous avons demandé à deux intellectuels de nous écouter et de nous éclairer, Mireille Delmas-Marty et Émilie Gaillard – une de ses élèves.

Nous avons beaucoup travaillé avec Mireille pour préparer cette journée. Elle nous disait que conseiller le Mouvement ATD Quart Monde était pour elle un honneur et un défi très sérieux. Elle a travaillé nos documents en profondeur avant de nous proposer des remarques et des apports.

Elle a retracé pour nous les différentes phases historiques de l’humanisme pour inscrire notre époque et le combat d’ATD Quart Monde dans cette longue quête. Elle a situé les différents acteurs qui font avancer l’humanisme. Elle a réfléchi enfin à l’apport des plus pauvres. Le soir même, l’échange continuait par courrier électronique : « Merci pour ce bel après-midi. Je relirai volontiers la transcription car j’ai beaucoup apprécié les interventions, qui m’amèneront à développer certains points en réponse». Elle a réécrit cette partie finale, et voici donc en primeur cette réflexion qui conclut son propos (Extrait des Cahiers de Baillet N° 15 documentation interne) :

L’apport des plus pauvres

Façon de prolonger l’idée du croisement des savoirs : croiser n’est pas simplement juxtaposer les savoirs, mais interagir, chacun apprenant quelque chose de l’autre. Alors qu’apprenons-nous des plus pauvres ? Peut-être une certaine manière de penser l’imprévisible, plus proche de l’adaptation que de la programmation ou de la prédiction.

Les populations riches n’ont pas appris à vivre dans l’imprévisible parce qu’elles se garantissent de tous côtés, assurées tout risque. Vivre dans l’imprévisible c’est ce que les plus pauvres savent faire, précisément parce qu’ils n’ont pas d’assurance et doivent accueillir l’imprévisible quand il se produit et s’adapter à lui.

Or c’est de cette pensée-là que nous avons besoin au lieu des certitudes dogmatiques, qui se sont souvent révélées inefficaces, voire fausses, nous avons besoin d’une pensée en mouvement : une pensée qui traverse les incertitudes, accueille l’imprévisible et apprend à s’adapter au fil de l’imprévisible. S’adapter par une sorte de bricolage qu’Édouard Glissant appelle la pensée du tremblement : « Elle n’est ni crainte ni faiblesse mais l’assurance qu’il est possible de durer et de grandir même dans l’imprévisible. »

Durer serait l’objectif des plus nantis, assurés “tout risque” ; mais “grandir”  serait l’apanage des plus pauvres, pour plusieurs raisons. D’abord parce que leur présent « étant le temps de l’échec », ils se projettent sur l’avenir, précisément parce qu’ils aspirent à “grandir” pour s’en évader. Ensuite parce que, la peur étant leur lot quotidien, ils ne peuvent se contenter d’une « heuristique de la peur3 » et, comme tous ceux qui sont les plus exposés, ont une véritable pratique du courage.

Peut-être suis-je trop idéaliste, mais je pense aussi aux migrants qui affrontent les dangers, habités par leur rêve, alors que beaucoup des nantis, prêts à croire les promesses illusoires du discours sécuritaire, encouragent le repli et approuvent la construction des murs et autres barrières qui risquent de « détruire la démocratie au motif de la défendre », comme l’avait anticipé la Cour européenne des droits de l’Homme dans les années 1970 à propos du terrorisme. Or la peur réapparaît en ces temps de pandémie. À la frilosité des sociétés de la peur, les plus pauvres opposent – et nous apprennent – le courage de vivre.

Pour lire l’intégralité du texte, cliquer ici.

Bruno Tardieu, volontaire permanent d’ATD Quart Monde et directeur du Centre Joseph Wresinski


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