Les 11 et 12 juillet dernier, à Beauvais, pendant Respire, la troupe d’ATD Quart Monde Ile-de-France a joué « Chamboule Tout ! », une œuvre collective. Il y a eu des rires, de la gravité aussi. Et quand le rideau s’est baissé cette énergie qui pousse à construire une société meilleure est restée. La pièce sera jouée en septembre à Avignon dans le cadre du Festival “C’est pas du luxe” d’Emmaüs.
« Bienvenue au salon international de la clôture », clame Léa, sourire ultra brite et robe de gala . Dans la salle pleine de la MPAA Saint-Germain, au cœur du quartier latin à Paris, le public sourit. « Si vous vous sentez menacés, agressés, dérangés ! La société ‘Acier et tendresse’ vous propose le barbelé à visage humain » ajoute sur la même intonation Chaïkou, costard slim et dents éclatantes. Le public s’esclaffe. Lisa poursuit du bout de ses doigts manucurés les présentations : « ce subliiiime barbelé à visage humain est coloré et écologique. Un mur végétal, gai et sympathique pour nous séparer. Il existe en version individuelle, en version portable, pour l’emmener partout avec soi ». Fou rire dans la salle.
Une création collective
Le 22 mai dernier a eu lieu la représentation de « Chamboule tout ! », création collective de la troupe d’Ile-de-France d’ATD Quart Monde. Une dizaine de scènes, des personnages loufoques, graves et sobres, clowns joyeux et clowns tristes, qui nous ont fait voyager dans un futur dystopique, prolongement de l’absurdité de notre présent. Un spectacle qui nous a également replongé dans le passé, dans les combats d’hier : de la fraternisation des soldats français et allemands dans les tranchées de la Première Guerre Mondiale à la grève des femmes de chambres de l’Ibis Batignolles. « Toutes les histoires qui vous ont été racontées sont vraies » a averti Philippe Osmalin (*), le metteur en scène. Même le combat des chatouilleuses à Mayotte pour maintenir l’archipel dans la République française.
La MPAA, qui met à disposition de la troupe une salle de répétition et une salle de spectacle dans le cadre d’un partenariat depuis 2018, choisit un thème qui est ensuite travaillé sur l’année. « On réfléchit ensemble, à quoi cela nous fait penser : un mot, une émotion, une expérience vécue. Philippe nous soumet des textes à théâtraliser, nous en amenons aussi. On improvise, on travaille des scènes par groupe, puis bout par bout on construit l’ensemble » m’ont expliqué Maryline, Isabelle et Agnès, membres de la troupe, lors d’une répétition début avril.
Quelle liberté que le théâtre !
Ainsi, ayant eu un aperçu des coulisses, j’ai dégusté la pièce avec un goût particulier. Je regardais Florence jouer les portes-flingues de la mafia des chou-verts et repensais à sa confidence, deux mois plus tôt, sur l’origine de son engagement. Avec des mots aussi vibrants qu’un concerto de violons, elle nous avait si bien raconté Antigone au camp de Noisy-le-Grand, jouée par les enfants du bidonville en 1964, qu’on s’était tous laissé prendre à croire qu’elle y était. Je me suis souvenue de Lisa, ployant hier sous une étouffante timidité. Ce soir-là, sur les planches, crinière flamboyante, elle rugissait comme une lionne. Sonia enfermée dans le silence se transformait sur scène en comédienne, avec ce je ne sais quoi à la Yolande Moreau. Quelle liberté que le théâtre, où l’on peut être n’importe qui ! Je dévisageais Mustapha, masque de directeur d’hôtel ou de Haut-Commissaire, port altier, regard fier et moue arrogante. Dans le coin de ses lèvres, je crus déceler cette malice déjà rencontrée. Je les regardais jouer, s’amuser et m’évadais dans mes souvenirs d’enfance, ces moments légers, joyeux et complices que seul le jeu nous procure.
Le rideau s’est baissé, la troupe a salué, le public s’est levé, a applaudi. Intérieurement, je leur ai dit « Merci ». Incendies, canicules, famines, exclusion : demain la fin du monde ? Peut-être, mais après ce spectacle, j’ai eu la conviction que tant qu’il y aura le jeu, nous nous en sortirons.
Lucile Chevalier
* Et responsable artistique du Théâtre de la Fugue, compagnie partenaire d’ATD Quart Monde.
