70 ans de combat d’ATD Quart Monde pour le droit à un « chez soi »

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1,1 million de personnes privées de logement personnel, 2,87 millions en attente d’un logement social : face à la crise du logement et au renoncement politique, la société civile alerte et agit. Le combat mené depuis 70 ans par ATD Quart Monde a un enracinement particulier. Le mouvement est né dans un bidonville, de la révolte d’un homme qui ayant connu la grande pauvreté enfant, est venu de nouveau habiter au milieu de la misère.

Selon les derniers chiffres, 1,1 million de personnes vivent à la rue, dans un squat ou un bidonville, en structure dhébergement ou chez un proche ; 2,87 millions de ménages sont en attente d’un logement social (+52 % en 10 ans) ; et en 2025, 6000 demandes au 115 n’ont pas reçu de réponses, soit +10 % en un an et +16 % pour les enfants. Depuis une dizaine d’années, les bilans chiffrés, impersonnels, se succèdent mais ne nous disent rien. Ils ne nous disent pas, par exemple qu’en début d’année, juste après Noël et le Jour de l’an, pendant la vague de grand froid, faute de moyens et de volonté politique, « on met des lits de camps dans des gymnases, dans des écoles, où on peut, on attend que la neige fonde puis on renvoie des familles à la rue » rapporte Nathalie Latour, directrice de la Fédération des Acteurs de la Solidarité. Les 6000 demandes au 115 non pourvues ne rendent pas compte de la violence de l’écrémage. « Les places en hébergement d’urgence étant largement insuffisantes, l’État répond en établissant des critères de priorisation des demandes. En clair, il demande aux services sociaux de faire le tri et de choisir qui est prioritaire pour avoir un toit sous lequel dormir : un bébé de six mois, un enfant de 3 ans avec un handicap ou une femme enceinte ? » s’indigne Maître Clément Capdebos, avocat associé du cabinet GAA Eos qui porte au nom du Collectif des associations pour le logement (CAL) deux recours contre l’État pour non-respect du droit à l’hébergement et du droit au logement. Quant aux 2,87 millions de ménages en attente d’un logement social, ils ne montrent pas non plus à quoi ressemblent ces vies en suspens, pendant deux ans et demi en moyenne, pour un tiers d’entre eux dans des structures d’hébergement, dans des habitats précaires ou chez un tiers, parfois à 4, 5, 6 dans une chambre d’hôtel ou dans un studio hors de prix. Les chiffres masquent l’insupportable.

 

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Les “igloos” du camps à Noisy-le-Grand ces baraques au toit en tôle ondulée. Photo issue des archives d’ATD Quart Monde 


La révolte d’un homme
« J’ai vu des taudis. Il fallait voir où des hommes, des femmes, des enfants en étaient réduits à vivre. Il y avait des cafards partout, pas d’eau courante, ni sanitaires, ni chauffage. Des situations pareilles, cela devrait révolter. Pourquoi ces familles ne se révoltaient pas ? Pourquoi nous, nous tous, ne nous révoltions pas ? »
se souvient, colère intacte, Huguette Redegeld, volontaire à ATD Quart Monde depuis 1963 (notre Portrait dans ce numéro). Né dans un bidonville à Noisy-le-Grand Le Mouvement a un lien particulier avec la question du logement. « On l’appelait ‘le camp parce que c’était comme un camp de prisonniers entouré de barbelés, avec des igloos en tôle ondulée, les uns à côté des autres, c’était une vision d’enfer. Et puis il y avait une espèce de gros animal, entre la chèvre et le mouton, qui avait l’air d’un lama, et le père Joseph en soutane, avec ses charentaises qui traînaient dans la boue », racontait en 2008 lors d’une rencontre au centre Joseph Wresinki, la comédienne Catherine de Seynes, pour décrire son arrivée au camp en 1963. ATD (Aide à toute détresse) est donc né là dans ce paysage de l’enfer. Mais il est né surtout « de la révolte d’un homme qui ayant connu la grande pauvreté pendant toute son enfance, est venu de nouveau habiter au milieu d’une sombre misère et s’est indigné qu’elle puisse frapper le destin de trop de familles » écrit Delphine Mion dans « Un toit, ma santé et moi », Revue Quart Monde, parue en avril 2023. Quand il arrive, le 14 juillet 1956, au camp de Noisy-le-Grand, ce sont 250 familles qui y vivent. Dès l’origine, l’idée est non seulement de permettre à ces familles d’exister, de leur donner les moyens pour le faire, mais aussi de les accompagner pour qu’elles aient accès aux droits inhérents à tout être humain : droit à un logement, à être en sécurité, à protéger sa santé, le droit d’accès à la culture, de participer à la vie de la cité…

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Le salon de coiffure dans le camps de Noisy-le-Grand. Photo issue des archives d’ATD Quart Monde 


Un « chez soi » pour se reconstruire
70 ans ont passé, la politique de logement a continué avec des hauts et des bas (voir encadré). L’idée qu’il fallait laisser le marché faire s’est insinuée au tournant des années 1970 et 1980 et n’a eu de cesse de faire des adeptes dans les gouvernements successifs. La crise du logement s’est aggravée, et bientôt les Présidents, gouvernements et Ministres du Logement ont renoncé à s’en occuper. Sur la plaine de Noisy-le-Grand, , les igloos ont été détruits, remplacés en 1970 par la cité du « Château de France ». ATD est resté, se voyant confier une trentaine de logements pour accueillir les familles les plus démunies, et leur permettre ensuite de se réinscrire dans le circuit des logements sociaux. En 1976, ATD crée le Centre de promotion familiale, sociale et culturelle,
un des premiers Centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) familiaux de France. L’idée n’est pas seulement d’offrir un toit mais bien un chez soi, un espace où les familles peuvent s‘émanciper (au Pivot culturel notamment), construire une vie de famille avec des actions pour la petite enfance et bénéficier d’un soutien pour accéder à leurs droits. Puis, la cité devenue vétuste a été détruite à son tour, remplacée par quatre immeubles. L’un d’entre eux est la résidence Geneviève de Gaulle Anthonioz, avec des hébergements qui accueillent 35 familles. 11 autres familles sont hébergées dans d’autres appartements dans le quartier. « Nous sommes un centre d’hébergement d’urgence et de réinsertion sociale (CHRS), les familles ne sont ici que de manière transitoire avant d’avoir un logement social. Mais, ce sont des appartements, pas des chambres d’hôtel », explique Sreng Truong, co-directeur du Centre de promotion familiale, sociale et culturelle. Certaines de ces familles ont connu « des itinéraires d’errance de plusieurs années, sans logement, sans emploi, sans qualifications qui leur permettraient de s’insérer. Faute d’hébergement stable, elles n’ont pas eu la possibilité de démarrer une véritable vie commune avec leurs enfants – dans certains cas ils ont été placés ou élevés par des tiers – ou de prendre soin de leur santé. Ces familles ont besoin de pouvoir se poser dans un logement qu’elles savent garanti pour plusieurs années et de retrouver une vie sociale qui leur permettra de construire leur vie de famille », poursuit Sreng Truong. Telle est la première étape. Ensuite quand les familles obtiennent un logement social, elles continuent d’être accompagnées deux ans par l’association, le temps de la transition.

 

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La Résidence Genevieve  de Gaulle Anthonioz inaugurée en 2016


Les raisons d’une crise
Avec la crise du logement, il est devenu de plus en plus ardu de trouver des logements sociaux pour ces familles. Quand Michel Platzer était président du Centre de promotion familiale d’ATD, entre 2015 et 2024, «
 chaque année on trouvait des logements sociaux pour cinq à six familles » souligne-t-il. En 2025, elles ne furent que trois. La raison est simple : « cela bloque à l’entrée comme à la sortie du logement social, explique Michel Vivinis, allié travaillant au département logement à ATD Quart Monde.À l’entrée, il n’y a pas assez de constructions de logements sociaux, l’État se désengage sur le sujet, la production de logements sociaux, nette des démolitions, est passée de 63000 en 2015 à 35 000 en 2023. Cela bloque aussi à la sortie à cause de l’envolée des prix de l’immobilier. Les salaires et revenus ne suivant pas, les résidents n’ont pas les moyens de partir dans le privé et restent donc dans leurs logements sociaux. » Et, pour les ménages les plus pauvres, cela bloque encore plus. On pense à tort que le logement social priorise les plus démunis, « en réalité, les chiffres dessinent une courbe en « U » inversé. Les ménages disposant de moins de 400 euros par mois et par unité de consommation affichent un taux d’attribution de seulement 3,7 % contre une moyenne nationale à 9,5 % » éclaire Michel Vivinis.
Autre gageure : les logements sociaux grandement construits durant les Trente Glorieuses ne conviennent plus aux familles d’aujourd’hui.
« Le modèle à cette époque-là, c’était la famille avec deux enfants, la mère était infirmière et le père agent de police. Aujourd’hui, on a ainsi beaucoup de T3 et en face des familles mono-parentales, recomposées, des familles nombreuses, ou des étudiants, des personnes seules qui attendent un T1, T2 ou un T4 ou T5 », explique Michel Platzer chargé du département logement à ATD Quart Monde. « À Noisy. nous accueillons surtout des familles nombreuses, avec plus de 3 enfants. Malheureusement les T5 et T6 sont rares » témoigne Carole Hovnanian qui travaille à ATD Quart Monde à Noisy-le-Grand. Un casse-tête ; les équipes de Noisy-le-Grand avec les bailleurs sociaux s’épuisent « à chercher un locataire pour un logement. Il faudrait inverser la logique et chercher un logement pour un locataire, cela aurait plus de sens » estime Michel Platzer. Et relancer sur cette base, une politique du logement. L’État a les moyens de le faire, et l’a déjà fait dans des contextes bien plus difficiles (voir encadré). Et pourtant, « on a l’impression qu’il n’a de cesse de se débarrasser des outils à sa disposition, s’agace Manuel Domergue, directeur des études à la Fondation pour le logement des défavorisés. Il y a la loi SRU, l’État décide d’abaisser le seuil de 25 % à 20 % de logements sociaux dans certaines grandes villes comme Toulouse, car soit disant ce n’est pas si tendu que cela. L’État ne trouve rien à redire. L’État ne respecte pas le DALO (droit au logement opposable)et ne remplit pas son rôle de garant du droit au logement, il n’y a pas d’argent nous répond le gouvernement. Il dispose de l’ordonnance de 1945 sur la réquisition des logements vides, mais refuse de s’en servir ». En matière de logement, il serait donc temps que l’État fasse enfin sa part, et ne laisse pas la société civile, seule s’en dépatouiller.

Lucile Chevalier

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