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« Il doit y avoir un droit pour tous de savoir utiliser le numérique »

Responsable du département numérique d’ATD Quart Monde, Michel Lansard détaille l’impact du numérique sur les inégalités, mais aussi sur le fonctionnement de notre société.

De quoi parle-t-on quand on parle du numérique ?

C’est très large. Pour beaucoup, le numérique est assimilé à quelque chose de compliqué, surtout en lien avec les services de l’État. Or il est partout dans notre vie quotidienne, dans le smartphone, dans la télévision qu’on regarde avec une box, mais aussi au distributeur de billets, aux péages… On n’y échappe pas, sauf à se couper du monde.

La fracture numérique s’est-elle aggravée ces dernières années et en particulier en 2020 ?

Le confinement a mis tout le monde devant cette réalité, mais cela existe depuis des années. Tout le monde a été confronté au numérique pendant cette période, que ce soit par le télétravail, l’école à la maison, le développement du commerce en ligne…

Cela a renforcé certaines inégalités. Des enfants ont par exemple été complètement perdus de vue par l’école. Et ce n’est pas parce que les jeunes savent jouer sur un ordinateur qu’ils sont capables de faire une recherche et encore moins de remplir un document administratif. Cette fracture touche toutes les générations.

ATD Quart Monde demande un « droit à la connexion », qu’est-ce que cela signifie ?

Le gouvernement affirme qu’en 2022 toute l’administration devra être numérisée. À partir du moment où il y a une obligation de passer par ce canal, toute personne doit avoir le droit de l’utiliser, quelle que soit sa situation. Mais, au-delà de cet aspect, tout le monde doit pouvoir participer à la société tel qu’elle est en train de se bâtir.

Ce droit à la connexion passe par plusieurs éléments : un accès au réseau Internet, du matériel adapté, une connexion à coût abordable, une formation continue, des sites Internet ou applications adaptés, une identité numérique simple et sécurisée et des aidants numériques reconnus.

Mais il demeure aussi nécessaire de maintenir une présence physique dans les administrations. C’est une revendication forte des militants Quart Monde. Il y aura toujours des besoins humains, soit parce que des personnes rencontrent des difficultés avec le numérique, soit parce que certaines situations sont tellement compliquées que l’intelligence artificielle ne peut pas encore tout saisir.

Le gouvernement avait annoncé en février 2020 le déploiement d’un Pass numérique dans toute la France. Où en est-on?

Certaines collectivités ont commencé à développer ce pass, mais cela a été freiné par le confinement. Il doit permettre d’accéder à des formations aux outils et usages du numérique. C’est vrai qu’il y a un énorme manque de formation en France. Mais cela ne sert à rien si on n’a pas le matériel, si on a peur…

Par exemple, à Lyon, nous sommes partenaires de la Métropole, aux côtés de Pôle emploi et de la Caf notamment, pour détecter les personnes qui en auraient besoin. Mais cela ne suffit pas, et nous mettons en place des pré-formations pour donner les bases, avant de rejoindre un centre de formation.

Au cours du confinement de mars-avril 2020, ATD Quart Monde avait lancé une campagne pour « déclarer forfait à l’exclusion » et interpeller les opérateurs téléphoniques.. Quelles ont été leurs réponses ?

Nous n’avons pas reçu de réponse correspondant vraiment aux besoins. Certains opérateurs ont donné des cartes SIM ou des téléphones, d’autres ont proposé à leurs clients de donner des temps de connexion. Mais on reste dans l’assistanat, pas dans le droit.

Il existe un tarif social pour l’abonnement à une ligne de téléphone fixe. Pourquoi n’y-a-t-il pas la même chose pour le numérique ? La loi pour une République numérique du 7 octobre 2016 reconnaît l’accès à Internet comme un droit. En cas de difficultés financières, on peut demander une aide au Fonds de solidarité pour le logement. L’accès à Internet est alors maintenu pendant deux mois, délai durant lequel le Fonds étudie la demande. Mais cette mesure, sous conditions, est toujours au stade de l’expérimentation. Il n’y a pas encore de réponse adaptée.

Quels enseignements ATD Quart Monde tire-t-il de cette année 2020 au cours de laquelle le numérique a pris une place primordiale ?

Il y a eu une prise de conscience, à ATD Quart Monde comme dans la société, que le numérique est un élément clé de nos sociétés aujourd’hui, qu’on le veuille ou non. Le Mouvement a conscience de la nécessité de se battre pour un droit à la connexion et perçoit mieux les difficultés d’accès au droit engendrées parfois par le numérique. Mais on doit aussi travailler sur la transformation profonde qu’apporte le numérique dans la société.

Dans les années 1985, Bruno Tardieu, volontaire permanent d’ATD Quart Monde, avait installé des ordinateurs dans les Bibliothèques de rue. Aujourd’hui, très peu de Bibliothèques de rue proposent des outils numériques. Pourtant, il n’est pas question de remplacer les livres, mais de présenter un autre média de communication auquel les enfants sont et seront forcément confrontés.

Le numérique permet aussi à des personnes qui ne viennent pas aux Universités populaires Quart Monde, ou à l’assemblée générale par exemple, d’y participer. Cela ne remplace pas la présence physique, les discussions autour d’un café, mais il est important aujourd’hui de mixer les deux. C’est un outil militant qu’on doit savoir utiliser.