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« Il y a deux ans [c’est-à-dire en 1958], le père Joseph Wresinski m’avait demandé de susciter une campagne pour obtenir du charbon et, grâce aux messages à la radio de Clara Candiani, l’hiver n’avait pas été aussi meurtrier. Mais, après le froid, le feu a fait d’autres victimes.

Lorsque, pour la première fois, je suis entrée dans ce grand bidonville, au bout d’un chemin de boue, sans lumière, j’ai pensé au camp, l’autre, celui de Ravensbrück. Bien sûr, il n’y avait pas de miradors, pas de sentinelles SS, pas d’enceinte barbelée et électrifiée, mais ce paysage de toits bas et ondulés d’où montaient quelques fumées grises, était un lieu à part, séparé de la vie. Et ses habitants portaient sur leur visage cette marque de détresse que je connaissais bien et qui avait sans doute été la mienne.

À sa demande, une famille avait ouvert la porte de son “ igloo ” au père Joseph, qui m’avait présentée. Dans la pénombre, j’avais rencontré le regard triste et las du père qui avait avancé deux caisses pour nous faire asseoir. La maman était apparue du fond de la pièce, portant dans ses bras un tout petit bébé. Elle était jeune, belle malgré ses cheveux épars. D’autres enfants, quatre, cinq, entraient, sortaient comme dans un jeu, tendant leurs menottes au père Joseph pour recevoir les bonbons qu’il tirait des poches de sa soutane. Il faisait vraiment très froid, plus qu’au dehors, et j’avais entendu avec stupeur le père Joseph demander pour nous un café. Comment était-ce possible, dans un dénuement pareil ? Les gosses avaient disparu, puis étaient revenus assez vite, apportant qui deux verres, qui du café et du sucre, tandis que l’eau chauffait. Nous avons bu notre café à la lueur d’une bougie fichée dans une bouteille. Le père Joseph était silencieux, attentif à ce que disaient les parents : il faudrait trouver un travail pour pouvoir obtenir un logement, on ne serait pas si souvent malade – un des enfants était de nouveau à l’hôpital –, les petits iraient à l’école si on habitait moins loin et que la maman puisse les laver, laver leurs habits et surtout les faire sécher. Malgré tout, ils gardaient l’espérance et ce bébé était si beau, si gentil ; pour lui la vie allait changer, c’était sûr. Dès qu’ils auraient un peu d’argent, on ferait son baptême.

Nous les avions quittés en les remerciant pour le café, et je n’avais pu m’empêcher de penser à cette toute petite ration de pain que nous nous partagions à Ravensbrück. Le pire, c’est de ne rien pouvoir donner, avait dit le père Joseph, et que, d’ailleurs, on ne vous demande plus rien.

Quand j’avais quitté le chemin boueux pour attendre l’autobus dans une vraie rue, j’avais senti, au fond de moi, que je reviendrais.

[…]

À Ravensbrück, nous avions découvert qu’un livre était plus précieux que le pain. De tels rapprochements m’aident à prendre un peu conscience du projet conçu par le père Joseph : ceux que détruit la misère peuvent seuls nous apprendre ce qu’ils voudraient vivre, il faut donc être attentifs à leurs aspirations profondes. “ Et si nous n’entendons rien, c’est sans doute que nous ne sommes pas assez près ”, nous dit-il. »

Extraits du livre Le Secret de l’espérance, par Geneviève de Gaulle Anthonioz

Photo : le bidonville de Noisy-le-Grand, en Seine-Saint-Denis, en 1966 (ATD Quart Monde)