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Feuilleton – J’ai cherché si c’était vrai – #6

De L’Oréal aux bidonvilles de la banlieue parisienne, des ghettos new-yorkais aux favelas brésiliennes, le récit d’un combat dédié à tous ceux qui cherchent à « faire bouger les choses ».
Le temps du confinement, les Éditions Quart Monde vous proposent de lire (ou relire) gratuitement le très beau récit d’engagement  J’ai cherché si c’était vrai. Bernadette Cornuau, une femme engagée, mis en mots par Jean-Michel Defromont et, pour l’occasion, en images par Petite Poissone.
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VIII

Le secret de la confiance

À bientôt trente ans, vivant près d’une fille de presque dix ans sa cadette, dans un quotidien au corps à corps avec tous ces gens, ces hommes seuls, loin des leurs, déracinés, Bernadette n’a pas vu venir ce qui se passait avec Nadine, comme s’il y avait des choses que son regard ne captait pas.

Quelle jeune femme était-elle à vingt-cinq, trente ans ? Il y en a qui vous embrassent, qui vous serrent dans les bras sans retenue. Bernadette n’était pas de ce genre-là. Avec sa coiffure assez courte, pas négligée du tout, mais comme hors du temps, ses joues creuses, ses yeux scrutant les regards derrière le prisme de ses verres, elle n’écartait jamais cette espèce de pudeur, comme un rideau opaque préservant son intimité autant que celle des gens qui la côtoyaient.

Pourtant, dans ce qui pouvait être perçu comme une certaine distance, impliquant forcément une part de solitude, Bernadette cultiva nombre de relations essentielles. Jusqu’à la fin de sa vie, les gens se succédaient auprès d’elle, elle fut un peu comme ce personnage de Dostoïevski, le staretz des Frères Karamazov, que des visiteurs venaient consulter, parfois de loin pour partager ce qui leur tenait le plus à cœur, leurs soucis, leurs espérances, leurs dilemmes… De chez Bernadette, vous repartiez avec quelques mots, simples, légers, qui dégageaient votre horizon ou l’éclairaient d’un jour nouveau.

Pour ses soixante-dix ans, j’avais collecté quelques-unes de ses paroles, alors qu’elle animait ce groupe atypique qu’elle avait elle-même inventé, et baptisé d’un nom africain : « Benkadi », signifiant (comme elle aimait le répéter): « créer l’accord autour du plus faible ». Les invités à Benkadi pouvaient choisir de raconter une période récente de leur engagement – comme leur enracinement pas facile dans un pays lointain –, ou de reprendre l’ensemble de leur itinéraire dès l’enfance. Bernadette intervenait peu et, à chaque fois, c’était pour conforter le climat de reconnaissance réciproque et d’intériorité qu’elle savait instiller dans ces rencontres, prenant soin de ne jamais empiéter sur l’espace privé de ses interlocuteurs. Par exemple : «  Ce que j’aimerais qu’on approfondisse, c’est le secret de cette confiance… Qu’est-ce qu’on fait pour qu’il y ait une meilleure compréhension ? Parce que, tant qu’on ne comprend pas plus, on ne sait pas qui être. »

Confiance, compréhension, et surtout : « Il y a aussi la question de la liberté. Une liberté réfléchie. Bien sûr qu’avec la programmation, on a besoin de savoir où on va mais, justement, il faut être libre de changer la programmation… »

Plus elle avançait en âge, plus sa liberté se teintait d’une sérénité revitalisante.

Le jour de ses soixante-dix ans − alors que nous étions rassemblés autour d’elle, avec pas mal d’enfants dont on avait accroché les dessins −, ravie de la surprise, elle avait commencé par lancer ce mot d’ordre étonnant : « Il faut être un peu fou !… Et surtout, restez fous, les enfants!… »

Puis, à peine plus sérieuse, voyant qu’on se taisait : « Faut que je dise quelque chose ? Je suis prise au dépourvu mais je sens que c’est pas juste si je ne dis rien… Que vous dire ? Le secret de la confiance, je sais toujours pas, mais j’ai confiance en vous. J’ai toujours confiance… Je crois que le secret, c’est la sincérité de nous tous, et de tous ceux qui ne sont pas là, bien sûr.

On veut tous que les familles (une fois pour toutes, elle avait remplacé le mot “pauvres” par le mot “familles”) puissent vivre ce qu’elles veulent vraiment. Cette sincérité-là est une force inimaginable. »

IX

Partir

En 1963, Bernadette est arrivée au terme de l’année sabbatique que son patron chez L’Oréal lui avait accordée. Nadine vient de partir, obéissant à un mari exigeant d’elle qu’elle coupe toutes relations avec ceux et celles qu’elle a connus à La Campa et à Noisy, donc aussi avec Bernadette. Est-ce la cassure de cette amitié qui va l’amener à prendre sa décision ? Ou est-ce la force de cette sincérité qu’elle a vécue avec les habitants de La Campa qui font qu’elle aussi va tirer un trait, non pas sur ce monde sens dessus-dessous des bidonvilles, mais sur un retour vers l’entreprise où elle avait démarré une vie active prometteuse, dans un univers aux antipodes de celui des « familles » qui, désormais, sont toute sa vie ?

En tout cas, Bernadette ne se pose plus de questions. À vingt neuf ans, elle ne reviendra plus en arrière.

Pour l’heure, avec les familles de Noisy, de La Campa, et quelques amis autour du père Joseph, ce qui deviendra plus tard le Mouvement ATD Quart Monde ne compte que six « volontaires permanentes ». Avec Bernadette, il y a Francine de La Gorce, Gabrielle Erpicum, belges toutes les deux, Mary Rabagliati, une toute jeune Britannique, Alwine de Vos van Steenwijk, néerlandaise, et Huguette Bossot, française. Et c’est cette toute petite équipe – et en particulier Alwine de Vos, forte de son expérience de diplomate à l’OCDE – qui va organiser cette année-là un « Colloque international sur les familles inadaptées » à l’UNESCO, à Paris !

Des États-Unis, Lloyd Ohlin, professeur à la Columbia University, a fait le déplacement. Il présente à ce colloque un projet de développement communautaire qu’il a exposé dans un livre sur le Lower East Side, un quartier ghetto de Manhattan, à New York. Trois cents pages sur une action qui n’a pas encore débuté ! Bernadette en sourit encore : « Nous, on aurait fait plutôt l’inverse. Quand on lui a parlé des gens avec qui on était engagés, il a dit: “Ça je ne le savais pas. Je n’ai pas eu cette attention-là”. »

Après ses voyages à l’étranger, où le père Joseph avait découvert une population aussi méconnue et oubliée que celle des lieux bannis en région parisienne, il était persuadé que son mouvement, pourtant encore à l’état d’embryon, devait sortir non seulement d’Île-de-France, mais des frontières de l’Europe.

« Alors, explique Bernadette, il a tout de suite proposé à Ohlin qu’on aille à New York pour chercher cette population constamment maintenue à l’écart des différentes communautés pour y faire, en quelque sorte, une expérience de participation. J’étais à La Campa quand il m’a demandé de prendre en charge ce professeur pendant toute la semaine, et de l’emmener voir les lieux de misère autour de Paris.

À la fin du séminaire, le père Joseph a proposé que ce soit moi qui parte là-bas. J’ai dit oui, à condition qu’il trouve quelqu’un pour prendre la relève à La Campa. »

C’est finalement Maud Franceschi, assistante sociale d’origine haïtienne, qui relèvera le défi du relogement de toutes les familles de ce bidonville, faisant en sorte que soient pris en compte leurs souhaits et ceux de leur communauté.

Bernadette accepta donc de partir seule pour l’Amérique.

X

Sur les toits de New York

« C’était la première fois que je prenais l’avion. Ce soir d’août 1964, en arrivant à New York, j’ai été plutôt ahurie. »

Au contrôle d’abord. Quand les douaniers demandent à Bernadette d’ouvrir sa valise, elle découvre avec stupeur, en même temps qu’eux, que des billets de banque ont été soigneusement étalés au-dessus de ses affaires.

« Cela ne pouvait être que le père Joseph. J’ai dit à la police que je ne comprenais pas. Ils n’ont pas cherché plus loin. »

À l’aéroport, personne pour l’attendre. Elle a juste une adresse en poche, celle de Mobilization for Youth (« Mobilisation pour la jeunesse »), l’organisation censée l’accueillir. Il ne lui reste qu’à prendre un de ces fameux taxis jaunes qui font la queue à la sortie.

– Lower East Side…

Quand elle lui tend son papier, le premier chauffeur grimace avant de faire non de la tête. « Je me risque jamais dans ce coin-là. »

Le suivant décline aussi la course :

– Déjà, par là, j’y vais jamais. Et aujourd’hui, avec leur manif en plus, si vous trouvez quelqu’un qui vous y amène, vous aurez de la chance, Mam’zelle, désolé.

Le troisième continue de mâcher son chewing-gum sans desserrer les lèvres. Le quatrième aussi fait la moue. La jeune Française lui explique qu’elle n’a aucun autre moyen pour y aller, que bientôt il fera nuit, qu’on l’attend, qu’elle ne peut pas rester là. Le gars dodeline de la tête et finit par concéder:

– Je veux bien vous déposer à proximité du quartier, mais pas jusqu’à votre adresse, là. Va falloir que vous marchiez.

Sans chercher à argumenter, elle pousse déjà sa valise sur la banquette arrière et la voilà installée, ne sachant où donner des yeux, tentant d’apercevoir le haut des gratte-ciel dominant impassibles la ville trépidante.

Ce soir-là, une grande manifestation contre les coupures de subventions, jusque-là attribuées aux projets de lutte contre la pauvreté, a envahi le cœur de Manhattan, dont le Lower East Side.

Quand le taxi la dépose, Bernadette demande son chemin, et elle se retrouve bientôt en plein dans la manifestation. Sur le papier chiffonné qu’elle serre dans sa main, deux noms, celui du directeur de Mobilization for Youth, un des principaux organisateurs de la marche, et celui du sous-directeur, très pris lui aussi. Il fait quasiment nuit maintenant, et elle commence à se demander où elle va pouvoir dormir quand une femme s’arrête à sa hauteur. Elle jette un œil à sa valise : « Vous êtes Bernadette ? »

La jeune Américaine se présente. Elle s’appelle Marjorie. Elle est secrétaire à Mobilization for Youth. Elle savait qu’une compatriote de son mari, Français lui aussi, devait arriver et invite aussitôt Bernadette à dormir chez elle. Quand notre voyageuse déclare à son hôte qu’elle espère trouver un appartement dans le quartier même, Marjorie la met d’abord en garde : ceux de l’organisation n’habitent pas le Lower East Side. Trop dangereux paraît-il.

« C’est quand même elle qui m’a trouvé un logement dans le quartier, elle aussi, avec son mari, qui m’ont aidée à trouver des meubles, parmi ceux que les gens mettaient dans la rue le dimanche. Marjorie est restée une amie sur qui j’ai toujours pu compter. »

« Le Lower East Side, comme d’autres quartiers de New York, était comme un village. Beaucoup de Noirs y vivaient, pour la plupart grâce au welfare (l’aide sociale). Des Portoricains y subsistaient un peu mieux – dans des travaux pénibles, c’est sûr, mais au moins ils avaient du travail. Les familles américaines blanches y restaient enfermées chez elles parce que, dès qu’elles sortaient, les parents se faisaient insulter. Souvent, les enfants n’allaient pas à l’école, ils traînaient dans la rue. L’histoire de ce quartier était faite des vagues d’immigrants qui n’avaient pas eu les moyens de repartir ailleurs. Un peu comme à Marseille ou dans la ville de Panama. Avant les Portoricains, c’était les Polonais. Tous ces gens formaient des communautés.

J’habitais donc un de ces petits immeubles collés les uns aux autres, tous pareils, des blocs de quatre étages, deux appartements par palier, et des escaliers extérieurs. Le mien était juste au coin de l’avenue C et de la Quatrième Rue. Presque tous les jours, dans le quartier, il y avait des incendies.

Au lendemain de mon installation, je me suis fait piquer tout mon argent, chez moi. J’avais dû laisser ouvert. »

Elle le dit à Marjorie, qui l’accompagne aussitôt à la police du quartier. Le sergent commence par appeler la banque du coin. Effectivement, il y a eu de l’argent français déposé la veille par des jeunes du quartier. La police ne mettra pas longtemps à mettre la main dessus.

« J’ai donc récupéré mon argent liquide français. Les policiers ont demandé si je voulais porter plainte. J’ai dit non. Je ne pouvais pas commencer comme ça. »

Le travail de la nouvelle arrivante consiste à rencontrer les familles repérées pour l’absentéisme scolaire de leurs enfants, et à inventer ensuite – en lien avec le centre communautaire du quartier, Mobilization for Youth et les établissements scolaires – des moyens pour que les parents sortent de leur enfermement et se sentent suffisamment en sécurité pour envoyer leurs enfants à l’école. Il y avait de quoi ne pas se sentir tranquille quand on voyait, par exemple, un policier courir après des gamins dans la rue, l’arme à la main.

Bernadette commence donc sa tournée : « J’y allais seule. Comme je devais voir toutes les familles, je montais par les escaliers extérieurs et je redescendais par les escaliers intérieurs. J’étais jeune, je voulais découvrir, et comme ces escaliers de secours conduisaient jusqu’aux toits, je montais tout le temps jusqu’aux toits des immeubles. »

Et c’est là qu’elle surgit dans une scène de cauchemar: une dizaine de garçons de dix, douze ans accroupis sur le toit ou allongés dans la poussière, certains les yeux révulsés. C’est à peine si ces enfants, même pas des adolescents, remarquent sa présence, si concentrés qu’ils sont à se piquer l’un l’autre, se passant leur seringue ou déjà emportés dans leur extase fiévreuse. Hébétée, c’est tout juste si Bernadette parvient à faire quelques pas.

« J’ai mis la main sur l’épaule d’un ou deux d’entre eux, mais sans vouloir les déranger. Je savais que dans l’instant je ne pouvais rien. J’ai repris l’escalier intérieur. En haut des marches, je ne pouvais plus descendre. »

Plusieurs fois confrontée, sur les toits, à la même situation, elle restera marquée à jamais par cette vision infernale.

« Tout de suite après, j’ai reconnu ces enfants dans les jeunes que je voyais dans la rue tituber, hagards. Je me suis dit: ils sont foutus pour la vie. Je n’avais pas remarqué ces jeunes avant, je ne les ai remarqués qu’après. Parfois, il suffit d’un événement pour voir ceux que tu rencontres tous les jours tout à fait autrement… »

*

Sachant qu’elle vivait seule, ébranlée par ce quotidien, des collègues eux aussi en mal de décompression invitent Bernadette à leurs soirées new-yorkaises. Le flot du whisky y floue les consciences. Certains soirs de beuveries se noient dans des orgies. Le contraste entre les familles qu’elle rencontre le jour, résistant durement à l’indigence ou sombrant avec leurs enfants dans le pire, et ces personnes qui, la nuit, dérivent dans l’abus de tout, l’incite à se replier dans la solitude. La longue lettre qu’elle envoie presque chaque jour à Noisy est son unique rempart contre la déprime qui guette. À cette période, le père Joseph voyage en Inde. À son retour, il tombe malade. Heureusement, Mary, la jeune Anglaise benjamine de l’équipe en France, lui envoie régulièrement des nouvelles de ceux qu’elle a connus à Noisy et à La Campa.

« Même si je n’avais pas beaucoup de réponses, je savais que ma vie serait prise en compte. Ça m’aidait à tenir. »

Heureusement aussi, sur place à New York, elle peut compter sur de vrais soutiens.

« Je racontais tout à Marjorie, à Monica aussi. Monica était ma collègue de travail, elle habitait le quartier, c’est à elle que j’ai parlé en premier de ces enfants sur les toits. Ceux de Mobilization for Youth savaient, le quartier savait que des enfants se droguaient. »

Elle tient bon et s’agrippe, maintenant son cap.

« J’étais là pour découvrir, pas seulement parce que c’était mon boulot, ni parce que c’était dans ma nature, mais avec le mouvement, nous avions appris à développer cette sensibilité. Monica était là pour m’aider à comprendre le quartier, mais moi j’étais là aussi pour développer le mouvement aux États-Unis. J’avais des adresses, des noms… J’écrivais à ces gens, je leur parlais de Noisy-le-Grand, de La Campa – je ne connaissais rien d’autre – et je leur proposais des rencontres à New York ou chez eux, cherchant à savoir si parmi les pauvres, ils en connaissaient qui n’étaient intégrés à aucun programme, ou s’il y avait des initiatives intéressantes envers des laissés-pour-compte. Tous les soirs, Monica corrigeait mes lettres en bon américain. »

En plus de Monica et de Marjorie, elle fait aussi la connaissance de Nilu, un jeune Indien de vingt-cinq ans, disciple de Gandhi, lui aussi en stage à New York. Tous deux profitent alors de leurs temps libres pour « respirer » dit Bernadette, découvrir la ville. « Aux États-Unis, on a vraiment fait route ensemble. »

 

 

À suivre…

 

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