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Feuilleton – J’ai cherché si c’était vrai – #5

De L’Oréal aux bidonvilles de la banlieue parisienne, des ghettos new-yorkais aux favelas brésiliennes, le récit d’un combat dédié à tous ceux qui cherchent à « faire bouger les choses ».
Le temps du confinement, les Éditions Quart Monde vous proposent de lire (ou relire) gratuitement le très beau récit d’engagement  J’ai cherché si c’était vrai. Bernadette Cornuau, une femme engagée, mis en mots par Jean-Michel Defromont et, pour l’occasion, en images par Petite Poissone.
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VII

La Campa, premières batailles

« É-per-vier, peut-on pas-ser ? »

Après avoir scandé son cri de guerre, la longue chaîne d’enfants s’étire sur toute la largeur de la cour. Ils sont une cinquantaine, filles, garçons, rugbymen miniatures, bien décidés à ne pas se faire prendre par la fillette aux yeux perçants qui tient, seule face à tous, le rôle de l’épervier.

Dans la cour, à l’écart, quelques parents souriants et perplexes observent leurs enfants et les deux jeunes femmes qui jouent au milieu d’eux. Deux jours qu’ils sont là, dans cette cour d’école, tandis que le gros des élèves a déjà repris la classe, comme les millions d’enfants de ce pays.

Deux jours à exploiter tous les jeux possibles, sans crayons, ni cahiers, ni tables, ni tableaux.

La rentrée a donc eu lieu hier, comme partout. Le matin, avec quelques parents, Bernadette et Nadine − appelons ainsi sa jeune et fringante « co-volontaire » − ont accompagné à l’école les enfants du bidonville, comme s’ils allaient tous à la fête. Durant l’appel, aucun nom des enfants qui étaient avec elles n’a été prononcé. En ordre, classe par classe, tous les élèves inscrits ont rejoint leurs locaux, et les deux jeunes femmes se sont retrouvées seules dans une cour vide, avec les enfants et les quelques parents les ayant accompagnées. En France, l’école est gratuite et obligatoire depuis bientôt un siècle, pour tout le monde, « sauf »… Quel que soit le droit, et c’est sans doute vrai dans tous les pays, il y a toujours un « sauf » qui, même s’il n’apparaît nulle part dans les textes, est là, bien vivant.

Que faire ? Pas question de déserter, tête basse. Encore moins de mêler les enfants à une quelconque manifestation de violence. Nadine et Bernadette restent simplement dans la cour, décrétant une récréation non-stop, laissant interdits les maîtres et le directeur.

Une récréation qui n’en finit pas, alors que les élèves « normaux » sont obligés de rester enfermés en classe, n’est pas sans provoquer une certaine jalousie chez ces derniers. Depuis les fenêtres, bien des paires d’yeux lorgnent les joueurs avec envie. Aux premières vraies récréations, les inscrits ne se mélangent pas aux autres. Certains enseignants éloignent leurs élèves des « mauvaises fréquentations » ; d’autres, au contraire, viennent leur parler, leur offrir le goûter distribué à tous ceux de l’école. Et quand, dans la cour, quelques gamins, n’ayant qu’un quart d’heure de libre par demi-journée, se joignent timidement à ceux du bidonville pour une brève partie de ballon prisonnier, les enfants maintenus dehors font figure de « professionnels ».

En fin d’après-midi, Bernadette et sa collègue rejoignent « le petit camping ». C’est ainsi que leurs voisins nomment la caravane dans laquelle elles logent à l’entrée du bidonville, elle et Nadine, de presque dix ans sa cadette, à qui le père Joseph a proposé aussi de rejoindre ces familles repoussées aux confins de trois communes. Enlisés avec les deux jeunes femmes, des familles portugaises, espagnoles, gitanes, des Maghrébins – souvent des hommes seuls –, des réfugiés irakiens, et une dizaine de familles françaises, parfois agressés, comme cet homme privé d’un œil suite à un coup de fusil. Tout ce monde vit entassé dans une vingtaine de caravanes, et bien plus de baraquements, démolis puis reconstruits, en tôles, en planches récupérées lors de la migration forcée d’un côté de la route à l’autre. De tous temps, les migrants ont fui la misère ; leur nationalité change, mais pas leurs conditions d’errance.

« Nous sommes arrivées juste avant la rentrée. Les parents nous ont tout de suite dit que l’inscription de leurs enfants à l’école leur était refusée. » À  la mairie de La Courneuve, on se justifie en prétextant qu’aucune de ces familles ne peut produire un certificat de domicile. « Il faut bien voir le lieu de La Campa, entre le carrefour du Globe à Stains, les Quatre-Chemins de La Courneuve et, en face de la route, Saint-Denis. Alors ces communes se renvoyaient la balle. »

Impossible d’attendre l’obtention de ces certificats pour que les enfants soient scolarisés. Heureusement, se souvient Bernadette, qu’ils connaissaient eux-mêmes des jeux et des chants.

« Ils aimaient “Vive le vent”, je me rappelle… C’était un temps heureux ensemble, une manière de reprendre pied dans l’école. C’est sûr que d’être là tous les jours impressionnait. Nous étions conscientes qu’il fallait gagner l’intégration de ces enfants dans l’école et que, pour cela, il fallait qu’on n’aille pas trop loin, qu’on reste pacifique, même si nous ne lâchions pas. Mais on a vite compris qu’il fallait trouver une autre stratégie. »

Vers qui se tourner ? Le père Joseph et ses quelques amis d’alors ne connaissaient personne au ministère de l’Éducation nationale. Les deux femmes cherchent donc à alerter les responsables associatifs régionaux des communautés qui cohabitent à La Campa.

« Finalement, ce sont les gitans qui nous ont parlé du “Rachaï”, leur aumônier national. D’après eux, chaque fois qu’il y avait quelque chose d’important, cet homme-là trouvait la solution. Nous sommes allés le voir, ce Rachaï, et, au début de la semaine suivante, les enfants étaient scolarisés. Ils ont eu plus d’enseignants, ils ont ouvert des classes. Les portes de l’école étaient ouvertes, mais toutes les autres restaient encore fermées. Et pour obtenir ces certificats de domicile, il a fallu presque une année d’efforts. Les familles de La Campa le vivaient très mal. Elles étaient très conscientes que personne ne voulait d’elles. »

*

À peine gagné le combat pour l’école, nos deux militantes s’engagent dans le combat pour l’eau. Au début, comme tous ceux du camp, elles allaient chercher l’eau au dispensaire du chemin de Marville à Saint-Denis. Dix minutes aller, dix minutes retour, chargées de bidons. Ces corvées d’eau rythmaient les journées. Lors de leurs premières démarches pour obtenir un branchement, elles se heurtent encore au même refus: « pas de certificats de domicile ».

Évidemment, cette bataille pour gagner un droit effectif à l’école primaire a été rapidement connue dans toute La Courneuve, et au-delà. Deux filles de moins de trente ans qui parviennent à faire plier l’administration scolaire en moins d’une semaine, sans ameuter les médias, ni déraper dans la violence, ce n’est pas rien. Des parents de l’école viennent jusqu’à leur caravane. Une femme dont le mari dirige une petite entreprise, Marie-Antoinette Flottès, vient leur dire son effarement devant les conditions de vie à La Campa et l’exclusion qu’ont subie les enfants à l’école : « Si on peut faire quelque chose, téléphonez-nous. »

Bernadette réagit dans l’instant : « Nous ne pouvons pas rester sans eau. Si vous pouviez tout faire pour qu’on obtienne au moins quelques fontaines… » Guy Flottès, son mari, après s’être heurté lui aussi au refus du maire – toujours pour le même motif –, parvient à obtenir quelques fontaines, directement auprès de la Compagnie des eaux. « Quand on pense combien les gens étaient heureux avec ces malheureuses fontaines!… »

Le couple Flottès les soutiendra jusqu’au bout. « Ils nous invitaient chez eux pour avoir un bon repas et prendre une douche. Un de leurs enfants avait du retard à l’école. Je lui donnais des cours deux soirs par semaine, ce qui nous permettait aussi d’avoir un peu d’argent parce qu’à ce moment-là, nous n’avions rien, le père Joseph non plus. Nous pouvions tout demander à nos amis Flottès. C’est grâce à eux aussi qu’un grand chapiteau a été installé dans le camp la veille de Noël. Nous y avons fait une grande fête. »

Après le décès soudain de Marie-Antoinette, son mari continuera à soutenir fidèlement l’équipe, même bien après la disparition du camp. De même Jean Bouvet, comme d’autres amis de la première heure, grâce à qui les deux filles ont obtenu une ligne téléphonique pour la roulotte et, plus tard, l’électricité pour toutes les familles. Ce téléphone devient un point stratégique dans tous les combats entrepris avec les voisins.

Le curé de la paroisse non plus n’accepte pas qu’on laisse croupir des familles entières dans de telles conditions. Dès le début, il mobilise ses paroissiens afin que soient proposés le catéchisme et des cours de rattrapage scolaire, en particulier aux enfants des familles françaises qui restaient, selon Bernadette, très enfermées. Trois personnes de la paroisse s’engagent alors chaque semaine à assurer ces leçons.

Sur le terrain en face, dans les immeubles HLM de la cité Floréal qui voit le jour, plusieurs nouveaux locataires montrent leur sympathie envers ceux du bidonville. « Notre objectif était que le plus possible de familles de La Campa puissent avoir des relations et participer à la vie associative de leur communauté dans la région. »

Un couple des HLM propose aux deux jeunes femmes de venir un soir chez eux pour une petite conférence. Nadine insiste pour que Bernadette y aille. Elle peut bien garder seule la roulotte. Une vingtaine de personnes viennent donc dialoguer avec Bernadette, ce qui lui donne l’idée d’initier d’autres soirées du même type. « J’ai demandé aux Flottès d’abord, puis à la paroisse, par l’intermédiaire des trois catéchistes qui venaient sur le terrain. Je faisais un compte rendu que j’envoyais à Noisy… À cette époque-là, on n’avait pas encore de vidéos, mais j’ai toujours retenu l’importance de ces mini-conférences. »

La pluie transforme vite le terrain vague en marécage, un marécage nauséabond où pataugent les habitants sans sanitaires ni ramassage d’ordures. Alors, avec quelques personnes du bidonville, Bernadette et Nadine accrochent aux arbres qui bordent la route de grandes pancartes pour que les voitures qui passent ne puissent pas ignorer. Elle ne sait plus les mots exacts qui avaient été peints, « quelque chose comme : “Ici tant de familles survivent dans la boue, sans eau potable, ni électricité” ».

L’équipe de Noisy et le père Joseph mobilisent des adultes et des jeunes du bidonville pour venir un dimanche aider ceux de La Campa à nettoyer. À la pelle.

« C’était la première fois que ceux du camp faisaient quelque chose d’organisé pour les autres. »

Ces actions « publiques » suscitent-elles l’intérêt de la presse ? Bernadette évoque un article qui l’a rendue furieuse. Paru dans France Soir, il parle d’un « ange au cœur de l’enfer ». Sur la photo, une auréole entoure le visage de la volontaire !

Bernadette préfère revenir à Nadine et à ce qui, pour elles deux, était tout sauf un enfer: « Tous les enfants l’adoraient. Elle était belle. Elle était très présente. Les gens l’aimaient bien, la respectaient. Rien ne pouvait l’arrêter. Nous nous sentions en sécurité. Dans toutes les communautés, beaucoup de gens nous protégeaient. »

 

Un jour, une baraque se monte à côté du local, face à leur roulotte, « à la tangente du bidonville » comme elle dit. C’est un homme seul qui construit son abri. Il s’appelle Ali. Il n’est pas causant, mais quand il entend que ça parle un peu fort chez les deux filles, les jours où il n’est pas sur un chantier, il vient s’asseoir sur la banquette à la porte de leur caravane, silencieux. Elles n’ont pas plus de relations avec lui qu’avec les autres. Après des mois, elles apprennent que, la nuit, Ali fait parfois le tour de leur roulotte.

« On a fini par comprendre qu’il nous protégeait et qu’il faisait attention au local qui était régulièrement volé. C’était vraiment un homme bon, un sage. Il avait sa femme, ses enfants au Maroc. Il leur envoyait de l’argent. J’ai appris beaucoup plus tard qu’il avait été tué par une grue. »

Le tandem qu’elle forme avec Nadine reste soudé. Les deux femmes sont ensemble dans presque toutes les actions du quotidien, sauf lors de ces soirées de mini-conférences où la plus jeune insiste pour garder seule la caravane. Une opération sans gravité contraint Bernadette à quelques jours d’hospitalisation. Encore une absence pendant laquelle Nadine se retrouve seule au milieu du bidonville. Le père Joseph maintient le contact, mais n’a personne à lui envoyer. Quand les deux filles se retrouvent enfin dans leur « petit camping », Nadine annonce qu’elle est enceinte.

Elle a vingt ans. Nous ne sommes qu’au début des années soixante. Légalement, la jeune femme est encore mineure. Bernadette se sent responsable, forcément. Le père Joseph aussi. Les premiers permanents de ces petites équipes qu’il envoie dans les bidonvilles sont bien plus que des collègues de travail, même s’il va de soi que chacun, chacune garde totale liberté dans sa vie personnelle.

« Il m’est toujours resté que j’aurais dû me rendre compte plus tôt de cette relation… Nadine, rien ne l’arrêtait. Elle allait jusqu’au bout. »

La jeune femme quittera le bidonville avant de donner naissance à une petite Lucia. Plus tard, elle épousera quelqu’un de son milieu, un journaliste. « Elle m’a d’ailleurs choisie comme témoin de son mariage. Puis son mari lui a demandé d’oublier tout ce qu’elle avait vécu à La  Campa. J’ai respecté ça. Nous n’avons plus eu aucun contact depuis. Mais je sais que Lucia a grandi avec eux. »

Cette histoire remonte à cinquante ans. La petite Lucia, peut-être déjà grand-mère, aura-t-elle cherché à percer le secret de sa naissance ? Bernadette n’en saura pas plus que nous.

À suivre…

 

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