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Feuilleton – J’ai cherché si c’était vrai – #13

De L’Oréal aux bidonvilles de la banlieue parisienne, des ghettos new-yorkais aux favelas brésiliennes, le récit d’un combat dédié à tous ceux qui cherchent à « faire bouger les choses ».
Le temps du confinement, les Éditions Quart Monde vous proposent de lire (ou relire) gratuitement le très beau récit d’engagement  J’ai cherché si c’était vrai. Bernadette Cornuau, une femme engagée, mis en mots par Jean-Michel Defromont et, pour l’occasion, en images par Petite Poissone.
Retrouvez-nous chaque mercredi et vendredi pour de nouveaux épisodes. Bonne lecture !
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Épisode précédent

 

XXII

La plus grande des libertés

Bien sûr, la solitude que Bernadette aimait n’avait rien à voir avec l’impuissance, ni avec le sentiment d’abandon, les deux précipices de part et d’autre de la ligne de crête qu’elle suivait depuis toujours, ayant appris, au fil des ans, à y marcher en se préservant du vide. Loin du tumulte quotidien, pour son propre ressourcement, elle cultivait ce qu’elle appelait ses « aérations ».

« Pour moi, l’aération, le plus souvent c’est la nature. Partir une semaine toute seule, toute seule surtout jamais plus de dix jours, on n’avait pas le temps de prendre plus –, dans un endroit où il n’y a personne, à l’écart des lieux urbains…

J’aime les horizons infinis, quand la terre et le ciel se rencontrent, l’océan, la haute montagne. Ça ne veut pas dire que je sois allée sur ces sommets qui sont tellement au-delà de nous. J’aime aussi les lieux paisibles, les rivières, les fleuves, surtout la Loire, avec le ciel aux nuances si tendres, les collines avec les oliveraies, les villages ocres sur les pentes. Je parle de la France, de l’Irlande, de l’Écosse… mais il y a aussi les grands fleuves des Amériques, comme le Rio Grande, le Mississippi… Les immenses collines de terre rouge à Madagascar, les villages de pêcheurs… Je ne vais pas tout citer, il y en a trop. »

Une autre « aération », où elle voyage les yeux fermés: la musique.

« J’ai besoin de temps, seule, pour écouter de la musique. Je n’aime pas la musique de fond. Quand j’en écoute, je ne fais pas autre chose. Ce sont les personnes qui restent proches et la musique qui me changent la vie. »

Du classique au jazz, de Jean-Sébastien Bach à Miles Davis, de Gershwin à Beethoven, elle cherche les interprètes « qui touchent à une quasi perfection. » De Natalie Dessay à Yehudi Menuhin, d’Arthur Rubinstein à Michel Petrucciani, sans oublier John Coltrane. Son éventail est un arc-en-ciel.

« Quand je suis un peu perdue, j’écoute de la musique… Mon père y est pour quelque chose bien sûr. Mon temps aux États-Unis aussi, mais si j’aime le jazz, c’est grâce à Gael, mon neveu. Il est passionné, lui. J’ai retrouvé un petit mot de lui hier, dans mon porte-monnaie, il me l’avait écrit en m’offrant un disque, il y a longtemps. Je l’ai gardé : “Pour toi Bernadette, qui aime tant la vie, donc le jazz. Voici de la musique vivante, jouée/vécue par des musiciens qui ont la musique chevillée au corps et au cœur.” C’est à cause de lui que je ne peux plus me passer du jazz. »

La nature, la musique sont des espaces où beaucoup puisent leur spiritualité. Elle, qui abhorre les soirées mondaines et qui s’ennuie dans les cérémonies religieuses, aime s’arrêter dans le silence des cathédrales, « inimaginables de beauté », ou dans la sobriété des petites églises romanes.

Ce jour où elle m’a parlé de la nature et de la musique, d’elle-même elle a poursuivi :

– Je ne suis pas d’une croyance, attachée à une croyance, mais je pense que c’est évident qu’il y a une force, une autorité supérieure à nous, un au-delà mystérieux.

– Cette autorité, cette force, est-ce que c’est Dieu? Est-ce que c’est l’amour ?

– C’est une grande question. Je l’ai déjà dit, il y a beaucoup de mystérieux et c’est bien comme ça. Est-ce que c’est l’amour ? Ce n’est pas comme ça que je me pose la question. Mais je crois à l’amour. Je crois même que c’est la seule liberté qu’on a. Et cette liberté, ni les hommes, ni les systèmes ne peuvent l’anéantir. Que ce soit l’amour physique ou celui de l’esprit, c’est la plus grande des libertés. Mais l’amour de Dieu, puisque tu m’as posé la question – encore faut-il qu’il existe – je n’y crois pas en fait. Je n’aime pas parler du bien et du mal. Mais il ne faut pas dire que je suis une militante de l’athéisme. Je ne l’ai jamais été. Ce qui compte pour moi, c’est que chacun puisse vivre sa vie comme un tout, vivre sa spiritualité aussi, de toutes croyances, ou sans une croyance précise.

Je crois qu’il y a un potentiel chez chacun pour des prises de conscience, des engagements… que ceux qui sont les plus méconnus puissent être connus, reconnus, et contribuer à la construction d’un monde plus humain… Même si je n’aime pas du tout ces mots-là, c’est quand même ça… Ce qui compte, c’est d’aller au bout de sa responsabilité par rapport à notre cause commune.

XXIII

Mary

Elle ne se lève presque plus, maintenant.

Mais ses paupières lourdes dévoilent encore, dans son regard, une attention aiguë sur laquelle l’épuisement n’a pas prise.

Elle veut parler de Mary, sa grande amie Mary Rabagliati, celle qui lui écrivait quand elle était seule à New York, celle qui venait passer quelques jours chez elle à Noisy, du temps où elle vivait dans la grande maison de Frimhurst en Angleterre, jour et nuit avec des familles qui, n’ayant plus d’autres choix que la prison ou la séparation de leurs enfants, débordaient d’un trop plein de malheurs, de colères et d’humiliations.

Lorsque Bernadette était à La Campa, Mary était à Noisy. « Si je faisais quelque chose d’exceptionnel où il fallait une volontaire de plus, c’était toujours elle. Par exemple, quand on est allé dans le Nord chez ma sœur au bord de la mer, une maison sur la plage, avec six adolescents, elle est venue avec moi. »

Cet épisode ne s’effacera jamais de sa mémoire. Pas tant à cause de Mary ou de sa sœur, ni à cause des jeunes, mais à cause du petit Gael, son neveu. Les jeunes laissant la porte ouverte en permanence, Gael, deux ans à peine, était sorti sur la plage immense, sans qu’aucun grand ne le remarque, et il avait disparu.

« Les jeunes ont dit: “On va le trouver.” Ils ont ratissé la plage depuis la mer jusqu’à la digue. Pendant deux heures, ils l’ont cherché. » Sa sœur, Mary et elle aussi. En vain. Elles préviennent alors la gendarmerie. « Je ne sais plus qui l’a trouvé : il était arrivé à monter les cinq marches d’un kiosque avec des musiciens. Il écoutait la musique ! » (Découvrant ces lignes, cinquante ans après, Gael se souvient parfaitement: «  Je m’étais installé au pied d’un géant blond soufflant dans un énorme hélicon, environné d’un son qui me ravissait… »)

C’est aussi avec Mary que Bernadette avait entrepris un premier voyage en Palestine. Une véritable aventure.

« Nous étions parties avec la 2 CV de La Campa, traversant l’Italie du Nord jusqu’à Venise, c’était merveilleux, puis par bateau jusqu’à Haïfa. Alors que moi j’ai passé la semaine malade dans la cabine, Mary se faisait des amis sur le pont, en dansant, en pleine forme… On avait dépensé tout notre argent dans les auberges de jeunesse en Italie, et il nous restait très peu pour les trois semaines en Israël. Heureusement, Mary avait eu le flair de demander l’adresse à ceux dont elle avait fait connaissance sur le bateau. Ainsi nous avons pu être invitées chez l’habitant, dans des kibboutz aussi. »

Une fois dans le pays, Francine de La Gorce les avaient rejointes par avion.

« Je me souviens d’une nuit au mont Thabor, près d’un monastère. Nous n’avions pas pu payer l’hôtellerie, forcées de coucher dehors. Francine avait dormi sur une tombe pour éviter les serpents, Mary et moi dans la 2 CV, ce qui nous a donné la chance de voir un magnifique lever de soleil, alors que ceux de l’hôtellerie étaient arrivés un quart d’heure trop tard.

Un matin, très tôt, nous avons franchi, sans nous en rendre compte, la frontière avec le Liban. C’est là que nous avons été arrêtées, suspectées d’espionnage. D’une part, nous avions plein de documents du mouvement dans le coffre, mais ce qui intriguait surtout la police libanaise, c’est que Francine était juive, Mary anglicane, et moi sans religion. En plus, j’étais la propriétaire du véhicule. On m’a donc interrogée, d’abord sur place, puis à Beyrouth, ce qui nous a quand même permis de traverser tous ces villages libanais d’une beauté extraordinaire. Nous aurions aimé nous y arrêter, mais nous étions suivies par une jeep, fusils dans le dos. À  Beyrouth, un officier nous a interrogées pendant des heures. Surtout moi.

À trois heures de l’après-midi, je me souviens, alors que j’étais toujours interrogée par l’officier, Mary est entrée d’un coup dans la pièce, elle a dit: “Je crève de faim!” Si bien que l’officier libanais nous a invitées au mess, au bord de la mer. Et là, comme la conversation était détendue, la confiance venant, il nous a crues. Il est même devenu adhérent du mouvement. Nous étions vraiment très militantes ! Ce qui est certain, c’est que ce voyage nous a liées pour toujours. »

Mary, aussi jolie que libre, Mary à l’accent élégant et aux paroles abruptes, frappée dans la force de l’âge par un mauvais cancer. Dès qu’elle l’apprend, Bernadette décide d’aller habiter avec elle. Le voyage en Israël, elle me l’avait raconté il y a plusieurs mois. Maintenant, c’est sur la maladie de Mary qu’elle revient.

« On allait presque tous les jours à l’hôpital de Pontoise. Il y avait des moments où elle allait mieux, on riait ensemble. On allait acheter un vêtement neuf… Le professeur Israël, chef du service, avait écrit un livre, Vivre avec un cancer. Il traînait sur une table dans un couloir. Nous, dessus, on avait mis en gros “Vivre sans le cancer”. Les derniers temps, on avait invité sa mère. Plusieurs fois, je l’ai emmenée à Pontoise dans un café, pour se taper un bon whisky, sans que Mary le sache. On achetait des habits aussi… »

Comme Bernadette maintenant, Mary avait reçu beaucoup de visites, et quelques volontaires se relayaient en continu à son chevet, jonglant avec leur travail et leurs responsabilités quotidiennes.

– On ne pouvait qu’être présents, elle allait de plus en plus mal. On savait que c’était la fin.

– Elle le savait aussi ?

– Elle le savait, mais elle disait toujours: « Je veux vivre. »

Pensive, elle enchaîne :

– Contrairement à moi. Mais je suis plus âgée qu’elle.

– Tu dis quoi, toi ?

– Je voudrais partir!

– Tu le sens comme ça ?

– Oh oui! Depuis longtemps.

– Quand tu dis: «  Je voudrais partir  », ça veut dire quoi pour toi ?

– Ça veut dire : l’heure c’est l’heure.

Je ne peux pas m’empêcher d’éclater de rire.

– T’es incroyable, toi! Excuse-moi, mais qu’est-ce que tu veux dire ?

– Bon ben, c’est clair. Je voudrais quitter cette terre.

– Est-ce que c’est la souffrance qui te donne envie de partir, comme tu dis ? ou…

– C’est la souffrance et c’est de peser sur le volontariat.

Volontariat: ce mot en dit tellement long pour elle. Comment traduire le rassemblement atypique de toutes ces personnes d’origines géographiques et sociales si diverses, de générations et de convictions si différentes, ayant pour seul dénominateur commun leur engagement contre la misère ? Comment le définir, ce mot, sans pouvoir se référer à aucun dictionnaire ? Famille ? Communauté ? Fraternité ? Rien ne convient vraiment pour recouvrir ce qui est devenu pour elle le sens de toute une vie… Mais je la soupçonne aussi de se sentir coupable de mobiliser ses plus proches amies qui se relaient jour et nuit auprès d’elle, disponibles au moindre de ses besoins.

Maintenant, lasse, Bernadette maugrée :

– Ça traîne, ça traîne…

Je refuse mollement ce qu’elle dit:

– Faut pas exagérer, ça traîne pas.

Elle s’obstine :

– Si. Les autres s’en vont et moi, je ne m’en vais pas.

Comme s’il était besoin d’argumenter, je dis:

– C’est pas de l’arithmétique quand même… même si ces derniers temps, il y a eu Francine, Alwine, Hélène…

Francine de La Gorce et Alwine de Vos van Steenwijk, cofondatrices, comme elle, du mouvement et Hélène Kehl, responsable d’ATD Quart Monde en Amérique du Nord.

Bernadette : « Je parlais surtout de Francine et d’Alwine… Avec Francine, c’est toute une vie qui nous lie, on a tout fait ensemble. Hélène, je me souviens, [juste avant de rejoindre le groupe chargé de désigner une nouvelle équipe à la tête du mouvement] était venue prendre conseil… les autres l’appelaient, les voitures attendaient, et elle, elle restait. À la fin, elle m’a dit: “Je t’emporte avec moi.” » Quelques jours plus tard, elle fut terrassée par une crise cardiaque. Elle avait cinquante-cinq ans.

J’ajoute alors:

– Évidemment, son « je t’emporte avec moi » prend aujourd’hui une résonance particulière…

– Oui. Parce qu’elle m’a laissé tomber en cours de route.

Je me retiens de rire encore, quand elle termine, l’œil plissé :

– Or, c’était pas son genre…

– Et toi, s’il y avait quelques mots, quelques phrases que tu voudrais que les gens retiennent, une espèce d’au revoir, ce serait quoi ?

Silence.

Nouvelle contraction d’épuisement, ou regard intérieur sur un horizon qui échappe aux bien portants ? Je tends l’oreille vers elle, allongée dans son lit, joues creuses, teint grisâtre. Doucement elle dit:

– Faut pas trop se poser de questions dans la vie… Vivre… mais pas se poser trop de questions.

Elle s’arrête encore, comme si chaque phrase à prononcer représentait pour elle un meuble lourd à transporter. J’insiste malgré tout, alors elle continue :

– On a fait un choix. Ne pas y revenir tout le temps. Vivre.

– Ça veut dire quoi « vivre » dans ce contexte-là ?

– C’est l’engagement. Toujours.

Silence encore. Puis, posant ses mots, un à un, comme on dispose délicatement, sur l’étagère, une vaisselle aussi fragile que précieuse, elle poursuit:

– … Pour que, absolument, chacun soit considéré… traité comme une personne humaine, qu’il est… Qu’il découvre sa personnalité humaine, se considère ainsi.

Derrière sa voix ténue qui progresse lentement, je perçois un souci à propos de cette trace qu’elle est en train de nous confier, quelque chose d’impérieux qu’elle veut vérifier:

– Ça apparaît, malgré un engagement à fond… que les personnes comptent toujours pour elles-mêmes ?

J’essaie de la rassurer :

– Je crois que ça apparaît, oui, que dans ton regard, les personnes comptent pour elles-mêmes.

Apaisée, elle murmure :

– Bon.

J’ajoute :

– Que ce qui est sacré pour toi, c’est la liberté des gens.

– Bon.

– C’est ça, non ?

– Oui.

À suivre (dernier épisode)…

 

 

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