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Écrire pour se faire entendre

L’écriture est un des piliers de l’action des membres d’ATD Quart Monde pour comprendre, prendre du recul, témoigner et « redonner l’histoire aux pauvres, mais aussi l’histoire des plus pauvres à la société », comme l’affirmait Joseph Wresinski en 1987.

Lorsqu’elle est devenue volontaire permanente d’ATD Quart Monde, il y a un peu moins d’un an, Lara Stotz a été impressionnée par « la valeur accordée à l’écrit » dans le Mouvement. Pour la jeune allemande installée à Colmar, l’écriture d’un compte-rendu après une Bibliothèque de rue prenait, au départ, quasiment autant de temps que la Bibliothèque de rue elle-même. « Cela me questionnait beaucoup. Mais aujourd’hui, je comprends que cela nous permet d’échanger en équipe, de mieux comprendre l’évolution d’un enfant sur plusieurs mois, d’adapter ce que nous apportons chaque semaine. J’ai compris aussi en quoi nos écrits pouvaient servir plus largement au Mouvementent pour documenter l’histoire de la vie des plus pauvres. »

Sylvain Lestien, volontaire permanent actuellement à la Maison de vacances familiales de la Bise, dans le Jura, se souvient aussi de ce que lui a apporté l’écriture lorsqu’il était au Burkina Faso. « Si je n’avais pas écrit chaque semaine, au retour d’une action que je menais seul dans un quartier, je me souviendrais de la manière dont j’avais commencé et où je suis arrivé au final. Mais je ne me souviendrais plus du chemin. Le fait d’avoir tous ces écrits m’a permis de comprendre comment j’ai travaillé et ce que j’ai pu gagner avec les personnes de ce quartier », explique-t-il.

Pour Lara, l’écriture de rapports d’activité et de comptes-rendus, dans une langue qui n’est pas la sienne, lui paraît encore assez fastidieuse. Alors, chaque soir, elle écrit un journal, pour elle, en allemand. « Je me sens plus libre. Cela m’aide à trouver des réponses, à prendre du recul, à mettre l’accent sur une rencontre ou une action précise », détaille-t-elle.

« Une vraie respiration »

Cette notion de liberté est primordiale aussi pour Nathalie Gendre, volontaire permanente depuis 1990, aujourd’hui à Dole. « Parfois, on peut être encombré par plein d’idées. Quand elles sont posées à l’écrit, c’est une vraie respiration, cela permet de s’oxygéner », constate-t-elle. Elle précise cependant que « se sentir libre, cela ne veut pas dire libre d’écrire ce qu’on veut sur les familles avec qui nous cheminons, mais bien d’écrire avec elles. On le fait pour un combat ». Nathalie se souvient ainsi « d’expériences d’écriture très riches », notamment lors de la rédaction d’un récit, Eva, qui décrit le parcours d’une petite fille. « Grâce aux notes que j’avais prises très régulièrement, j’ai pu écrire ce livre avec des faits précis, sans édulcorer la réalité. Lorsque les personnes qui ont inspiré ce texte m’ont dit qu’elles s’y retrouvaient, que je ne les trahissais pas, cela a été ma plus grande joie », se rappelle-t-elle.

Nathalie a toujours un stylo et un cahier sur elle, pour noter certaines réflexions entendues ou les points forts d’une rencontre. Mais, même après plus de 30 ans de volontariat, elle estime nécessaire de « sans cesse se reposer la question de comment et pourquoi écrire ». Il y a ainsi des choses qu’elle ne parvient pas à poser sur le papier, car cela dévoile trop d’intimité. « L’équilibre n’est jamais facile à trouver quand des situations lourdes nous sont confiées. Doit-on l’écrire pour que cela devienne un combat ou le garder pour nous, car c’est trop personnel ? », s’interroge-t-elle.

Sortir de l’invisibilité

Il faut parfois du temps pour réussir à répondre à cette question. Lucienne Soulier, militante Quart Monde de Dijon, a commencé à raconter son histoire sur un petit cahier en 1985. Elle avait alors ressenti le besoin de mettre par écrit les violences qu’elle subissait. « Si j’écris, cela veut dire que j’existe, que je peux m’exprimer », raconte-t-elle. Elle a parfois délaissé son cahier pendant de longues périodes, mais il l’a toujours accompagnée. Il y a quelques mois, elle a décidé d’en tirer un récit de vie, qui devrait être publié en 2021. « Je voulais écrire mon parcours pour sortir de l’invisibilité, pour laisser une trace. Cela a été libérateur. » Elle voit ce livre comme « une chance de montrer du doigt les dysfonctionnements, un outil pour faire changer le regard de la société sur les difficultés rencontrées par les personnes en situation de pauvreté ».

Mais la publication de son témoignage suscite de nombreuses questions dans son entourage. « Mes proches m’ont parlé de la crainte de représailles de la part des institutions que je dénonce. Mais ce n’est pas un délit de s’exprimer. Est-ce que cela veut dire qu’il faut rester cachée dans l’ombre et continuer à subir ? Ce n’est pas comme cela que je l’entends. On ne peut plus se taire maintenant. C’est important de publier les histoires d’injustice sociale », affirme Lucienne.

Marie-Josiane Tiquao, militante Quart Monde de Laval, a, elle aussi, choisi d’écrire son parcours et attend avec impatience sa publication. « J’avais peur, j’avais honte, mes enfants ne connaissaient rien de ma vie. Ma peur a reculé, même si elle ne s’est pas effacée, car je sais que je ne suis pas seule. » Elle qui ne savait ni lire ni écrire il y a encore quelques années a décidé de « laisser une trace » pour ses enfants, mais aussi pour transmettre un véritable savoir issu de son expérience de vie. Elle a donc travaillé pendant plusieurs semaines avec une alliée du Mouvement, Marie-Christine Degand, pour coucher sur papier « tout ce qui rendait son cœur lourd ». Au-delà de sa propre histoire, elle espère que d’autres personnes se retrouveront dans ces quelques lignes.

Regrettant le fait de ne pas trouver davantage de temps pour écrire, Sylvain Lestien rêve lui aussi de « changer le regard sur les personnes très pauvres » en publiant son témoignage. Il souhaiterait raconter ce qu’il a appris des personnes rencontrées au cours de ses dix années de volontariat. « Je me demande pourquoi il n’y a pas plus de gens qui ont envie de vivre cette vie de volontaires, alors que beaucoup pourraient s’y épanouir. J’aimerais donner à d’autres l’envie de rejoindre le Mouvement, mais aussi donner envie aux lecteurs de se mélanger, de sortir de leur zone de confort, d’aller à la rencontre des autres, d’oser. »