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Variations sur la ville

Variations sur la ville

« Itinéraire d’une anthropologue en milieu prolétarien ».

Constitué de textes choisis parmi les nombreux écrits de l’ethnologue Colette Pétonnet (1929-2012), ce recueil permet de saisir les tâtonnements méthodologiques de la chercheuse et de comprendre les intérêts profonds qui l’ont amenée à s’engager dans cette discipline d’ethnologie urbaine qu’elle a créée.
Ces textes sont présentés dans l’ordre chronologique (de 1970 à 2000). Le titre du dernier, texte d’une intervention à Rio de Janeiro, inédit en français, résume ce que l’auteur a toujours recherché dans la ville : « Itinéraire d’une anthropologue en milieu prolétarien ».

En 1970, Colette Pétonnet se questionne sur l’inquiétude face à la croissance des villes et le manque d’intérêt réel qu’elle suscite : Pourquoi qualifier les quartiers neufs et denses « d’ensembles » ? Une ville est « toujours un ensemble »… Elle dénonce l’opinion publique fixée à des « critères obsolètes », comme l’habitat « normal »ou « précaire donc anormal », qui désigne d’abord l’habitat puis glisse vers l’humain qui l’habite.
Son intérêt pour les démunis, elle l’explique dans l’intervention rapportée dans son « Itinéraire… »: Chargée d’accompagner des jeunes filles marocaines pauvres dans sa jeunesse, à Casablanca, elle a « appris la pauvreté simple, celle qui ne dépare pas la dignité humaine, et la générosité, et l’hospitalité ». Rentrée en France, auprès de jeunes de banlieue, elle découvre la misère et son cortège de corollaires, les services sociaux, les incompréhensions de toutes parts dans l’urbanisation galopante des années 60.

Alors son objectif prend forme : « Chercher la raison de la stagnation des prolétaires français ». Elle s’inscrit à l’Institut d’Ethnologie. Il lui apparaît nécessaire de faire un grand détour par l’observation d’immigrés récents. Elle s’ intéresse donc aux bidonvilles à une époque où géographes et architectes étudient les bidonvilles du monde entier de manière globale ; analysant les limites de ces études, elle souligne qu’il y manque l’intervention d’un ethnologue pour « étudier en profondeur les hommes des bidonvilles dont on ne parle jamais » : « raser un bidonville, c’est briser des groupes, amoindrir une force vitale, écraser une société basée sur la solidarité ».
Elle constate que « les générations anciennes s’adaptent à leur espace, les plus récentes se normalisent ». D’ailleurs elle voit la « cité de transit » comme un lieu inventé pour « apprendre à habiter de façon normale »… Alors que « l’espace de vie des hommes est une réalité qualifiée qu’ils ordonnent selon leur vision du monde. » (extrait d’un article de 1972 « Espace, distance et dimension d’une société musulmane », le plus long et détaillé ).

Loin de s’enfermer dans une méthodologie déterminée, elle rédige en 1982 un petit compte-rendu d’étude qui régale le lecteur : « L’observation flottante : l’exemple d’un cimetière parisien »ou ce qu’un observateur libre peut découvrir des liens sociaux qui se tissent entre les habitués du Cimetière du Père-Lachaise, devenu lieu de culture et de transmission de savoir, entre autres…
Dans plusieurs écrits, elle revient sur l’évolution de l’ethnologie urbaine en France, aux débuts difficiles (malgré le soutien de Lévy-Strauss, Leroi-Gourhan et Roger Bastide) et regrette que la plupart des études menées soient des études « dans la ville » et non « de la ville ». Si « l’étude porte sur des fragments, qu’ils soient saisis dans leur connexion avec le global ». Elle pense la rencontre comme un outil de détection de pistes, l’étude n’étant pas toujours programmable. »

« La pâleur noire. Couleur et culture aux États Unis » pointe en 1986 la dichotomie constante entre les Noirs et les Blancs dans les études sur les Noirs ou les problèmes raciaux sans jamais prendre en compte les métissages : le rôle de l’ethnologie est « de déceler la vérité dans la complexité ».
Sa réflexion sur l’anonymat dans la ville est éclairant : « l’anonymat est collectif, ce sont les individus qui le vivent et le gèrent, dans les limites précisément sécrétées par chaque collectivité ».
On retrouve cette exigence de recherche de vérité dans tous les articles , qu’ils portent sur les rapports des citadins à la nature, où les perspectives qui s’ouvrent pour l’ethnologie.

Catherine Cugnet

CNRS Éditions – Biblis – 2018 – 316 p.

Extraits du compte-rendu de Thierry Vissol dans la Revue Quart Monde n° 250 : Justice, climat : même combat !