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Sciences sociales par temps de crise

Sciences sociales par temps de crise

« C’est la grande signification de toutes les crises, qu’elles rendent manifeste ce qui est caché. »

Rien d’étonnant à ce que Didier Fassin ait cité cette phrase de Lénine dans sa leçon inaugurale du Collège de France, publiée sous le titre « Sciences Sociales par temps de crise ». C’est en effet le cœur de ce texte, court mais essentiel, dans lequel le sociologue pose un regard critique sur le phénomène de la crise et souligne ses deux composants : l’élément objectif, et la conscience subjective que nous en avons. Ou qu’on nous en donne.

Ainsi l’exemple de la tension suscitée en 2018 par le navire de SOS Méditerranée, chargé de 629 réfugiés, que le ministre de l’Intérieur Italien avait refusé d’accueillir, déclenchant une série de réactions et une sensation de crise migratoire au niveau de l’Union Européenne. Or, pointe Didier Fassin, cette période marquait une baisse considérable des arrivées de réfugiés par la mer en Europe, 10 fois moins que trois ans auparavant. Arrivées qui représentaient, par comparaison, la moitié seulement des visas de séjours délivrés aux citoyens états-uniens la même année : « C’est dire, conclut le sociologue, que la crise humanitaire, diplomatique, politique et même morale autour de l’immigration et de l’asile n’a aucun fondement démographique. Elle est un phénomène subjectif sans substrat objectif. »

Didier Fassin nous met aussi en garde contre le sentiment d’urgence qui découle d’une période de crise, urgence qui élude les vraies questions structurelles. Il nous alerte également sur les dangers d’une banalisation du langage de crise, qui permet des comportements autoritaires et qui suscite par réflexe un sentiment de peur, trop souvent la peur de « l’autre ». Un texte qui nous invite à prendre du recul dans la période actuelle, si pleine de bruit et de fureur.

Isabelle Motrot

Éditions du Collège de France – Leçons inaugurales – 2023 – 64 p.