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La parole et l’action

La parole et l’action

« Toute ma vie, j’ai couru pour trouver une réponse à la question de mon enfance : c’est quoi la justice ? » Ainsi s’exprime dans un épais livre de souvenirs, un grand avocat, Me Henri Leclerc, âgé aujourd’hui de 84 ans, après plus de soixante ans d’activités.

Henri Leclerc se livre au fil de ces 500 pages sur ses intimes convictions, en évoquant au travers d’affaires qui sont autant de dossiers ce qui a nourri son ardeur de toujours : la lutte contre toute forme d’injustice.

Ce récit d’une vie témoigne certes d’avancées, mais aussi de reculs inquiétants sur le plan du droit, au fil des humeurs d’une société traquant ses propres fantômes ou de gouvernants obéissant parfois hâtivement aux clameurs.
Déjà, à 14 ans, après la Libération, l’horreur que lui inspirent les scènes de l’épuration sont décisives pour ce fils d’instituteurs qui se rappelle son père s’indignant de toute absence de procès. Sa voie est tracée : il sera défenseur.
Henri Leclerc est ce qu’on appelle dans les médias « un monstre du barreau ». Même si ni son apparence, ni sa voix – élément capital pour un avocat- n’ont rien de tonitruant ou de « monstrueux ». Lui, ce qu’il inspire, c’est d’abord de la confiance. C’est sur ce registre qu’il sera le plus convaincant devant bien des jurés.
Il est d’abord un inlassable défenseur des droits de l’homme, qui s’est efforcé respecter un principe de base : « ce n’est pas le crime qu’on juge, c’est l’homme. »
Dans la galerie des illustres « Maitres » qui l’ont inspiré, il y a en premier Albert Naud qui défendit Laval, mais il y a aussi d’autres ténors et l’on apprécie tout particulièrement ici l’hommage qu’il rend professionnellement à un autre avocat qu’il cite à plusieurs reprises, un autre grand défenseur des Droits de l’Homme, Paul Bouchet, ancien avocat, ancien président de la Commission nationale consultative des droits de l’homme et président d’honneur d’ATD Quart Monde.
Plus d’un demi siècle de procès c’est évoquer l’Etat de droit – et de non droit- pour les combattants FLN à la fin de la guerre d’Algérie, c’est aussi la gravité des procès en assises avant que ne soit abolie la peine de mort.
« Vous réclamez la tête de cet homme, Monsieur l’avocat général. Eh bien moi, messieurs les jurés, je vous défends de la faire couper ! » plaide-t-il avec aplomb aux assises à Saint-Omer (Pas-de-Calais) pour sauver un homme qui avait tué un agent des allocations familiales, un policier et blessé un gérant de supérette.
« Toute la difficulté est de faire comprendre à la cour, quelle que soit la monstruosité des crimes, que ces accusés sont avant tout des êtres humains, qu’il est possible de les ramener dans la communauté des hommes. Et donc qu’ils doivent vivre. »
Lorsque la justice des hommes fabrique une iniquité plus grande encore que celle qu’elle prétend réparer, Henri Leclerc se sent le cœur lourd. Sa préférence est d’être du côté du faible, du vaincu, ou même assassin. Même si parfois il est « partie civile » et donc « à charge ».
Il se fait défenseur des libertés publiques, notamment lors des attaques contre la presse. L’état d’urgence permanent actuel l’inquiète et il ressent cela comme une régression…il rappelle d’ailleurs que ces lois-là furent instaurées pendant la guerre d’Algérie : « pour se défendre de la peur, déjà ».
Il côtoie durant quelques années les partis de gauche mais cela ne sera jamais son registre. En revanche il préside avec fougue et détermination, à la suite de son ami De Félice, la Ligue des Droits de l’Homme et partage au plan international les combats de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme contre toutes formes de dictatures. Son inquiétude sur l’aggravation des inégalités en France et dans le monde, et son corollaire : l’inégalité dans l’accès de tous aux droits de tous, lui font rejoindre d’autres combats comme celui d’ATD Quart Monde : le respect de l’égale dignité de chacun.

En témoigne le discours qu’il prononça il y a vingt ans pour le centenaire de la Ligue des droits de l’Homme : « Ils sont toujours là, nos vieux adversaires. Nous les connaissons bien. Ils s’appellent l’arbitraire qui menace les libertés, l’intolérance qui détruit la fraternité, le racisme qui nie l’égalité, l’individualisme qui tue le citoyen. Elle est toujours présente, la misère, cette insulte à la dignité. Et devant nous dressés, tous les pouvoirs dont on abuse, les conservatismes qui empêchent de rêver l’avenir, les puissances économiques qui préféreront toujours la conclusion d’un marché au respect d’un principe. »

Pascal Perq

Editions Fayard – 2017 – 512 p.

Compte rendu publié dans la Revue Quart Monde n° 248.