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Belleville au cœur

Belleville au cœur

Cent cinquante pages pour entrevoir ce qu’il faut de détermination, d’esprit pratique mais aussi d’  « intuition de l’autre » pour survivre quand on est SDF à Paris.

Christian Page nous révèle un peu de sa vie d’avant, interrompue brutalement par une situation « destructrice mais banale ». Il nous fait partager son adaptation aux difficultés durant trois ans de galère. Il reste rarement à son propre niveau d’inconfort. Il se fait le témoin de ce que vivent les sans-abri. Il livre par petites touches les réflexions que les incohérences du monde lui inspirent. Mais il mentionne aussi les petites joies auxquelles il se raccroche…

Il campe des portraits sans concession ou pleins de tendresse… Pour lui, l’humanité se classe en deux catégories : ceux qui respectent les sans abri et parfois les aident et ceux qui les ignorent et les condamnent d’avance.
Dans la première catégorie, il y a Eloi Audouin-Rouzeau, le journaliste qui a remis ses écrits en forme et qui raconte succinctement leurs rencontres successives dans la préface. Lui aussi a dû s’adapter au personnage et aux conditions.

Le moteur de tout ce travail pour Christian Page, c’est de pouvoir retrouver son fils dont l’image est restée fixée à l’âge où ils se sont vus pour la dernière fois sans le savoir, comme sur la photo de son précieux téléphone : un « fils pixels ».

Précieux téléphone, pourvoyeur de musique, lien avec le monde, pas celui des copains d’avant qui ont tourné le dos très vite, mais celui des services administratifs nécessaires, des nouvelles du monde par le journal du même nom qu’il lit sur l’écran. Précieuse adresse aussi : celle de la Mission Evangélique, place Sainte-Marthe, où un rare courrier peut arriver, où l’on peut se doucher de temps et temps et prendre un repas chaud. Précieuse bibliothèque qui accueille gratuitement et satisfait un peu le besoin de culture…

Témoigner de l’importance de ces aides et de celle de quelques commerçants, restaurateurs, policiers… Témoigner de la vie terrible que vivent les femmes à la rue, de la honte quand il faut voir un médecin, de l’existence de « dépouilleurs » qui sévissent auprès de ceux qui ne peuvent rien mettre à l’abri : le RSA touché le 7 du mois, le téléphone, les vêtements d’hiver encombrants l’été… Mais ceux qui volent le font souvent pour se procurer de la drogue et « on ne tape pas sur un fumeur de crack, c’est comme taper sur un petit vieux, c’est pas correct ».
Témoigner plutôt de la dérive qui guette ceux qui sont trop jeunes et pas assez construits : l’alcool, la drogue… la violence qui s’en suit mais aussi la folie et le suicide.
Témoigner de la façon dont on s’organise pour tenir : le rituel du coucher, le lever très matinal parfois pour ne pas rencontrer le regard des gamins qui vont à l’école, le rangement du sac qui devient la maison mais qu’il faut porter à longueur de temps…

Rester debout, rester soi, se rappeler son identité ;  mais les Morts dans la rue n’aspiraient plus parfois qu’à l’anonymat… Le Collectif a obtenu que le Carré des Indigents des Cimetières de Pantin et de Thiais se nomme désormais «Carré de la Fraternité »…
Rester vivant, en éveil, suivre ses itinéraires favoris dans Paris en évitant les lieux critiques, en passant par des coins « nature », sentir le danger et comprendre ce qui se passe un soir de novembre 2015 .

Note d’espoir à la fin de ces pages : un logement est attribué à notre homme, qui rêve de pouvoir s’y installer et y recevoir son fils… Lui qui avait milité pour le Droit au logement et nous avait raconté, parmi d’autres anecdotes de sa vie d’avant, les origines du squat de la rue du Dragon.

Catherine Cugnet

Editions Slatkine et Cie – 2018 – 156 p.