Les neufs militantes Quart Monde au CESE pour la Convention citoyenne sur les temps de l’enfant
De juin à novembre dernier, neuf militantes Quart Monde, dont Murielle, faisaient partie des 133 citoyens appelés à la troisième convention citoyenne, consacrée aux temps de l’enfant. Murielle, 17 ans d’histoire avec ATD Quart Monde, nous raconte son expérience de démocratie participative.
Tout commence par un coup de fil. Marie-Aleth Grard, à l’époque présidente d’ATD Quart Monde appelle Murielle pour lui faire une proposition. Il va y avoir une troisième convention citoyenne, est-ce qu’elle veut en faire partie ? Cet outil de démocratie participative est né en 2019, suite au mouvement social des Gilets jaunes. Son principe : impliquer directement les citoyens dans la construction des politiques publiques. Des citoyens sont tirés au sort – avec une attention particulière à la diversité (genre, âge, milieux sociaux, zones rurales et urbaines) afin que l’assemblée des citoyens soit représentative. S’ils acceptent la mission, ils devront réfléchir, débattre et bûcher durant 7 à 9 week-ends au sein du Conseil économique, social et environnemental (CESE), sur un thème d’intérêt national. Le but annoncé est construire collectivement des propositions pour le gouvernement. La première convention citoyenne était consacrée au climat, la deuxième à la fin de vie et sept militantes ATD Quart Monde* y avaient participé. Pour la troisième, consacrée au temps de l’enfant, elles seront neuf : Murielle, Aurélie, Jennifer, Ludivine, Laetitia B., Laetitia S., Christelle, Fatma Zohra, Tiffany.
L’intitulé de la mission formulée par le Premier ministre de l’époque, François Bayrou : « Comment mieux structurer les différents temps de la vie quotidienne des enfants afin qu’ils soient plus favorables à leurs apprentissages, à leur développement et à leur santé ? ». Neuf militantes Quart Monde, dont Murielle, ont ainsi planché sur le sujet de juin à novembre 2025.
17 ans d’expérience avec ATD Quart Monde
Murielle habite près de Rennes, a quatre enfants et trois petits-enfants, et 17 ans d’histoire avec le Mouvement. « C’est la maîtresse de mon dernier qui m’a fait connaître l’association », se souvient-t-elle. À l’époque, son filsest très maigre. Suite à une visite de contrôle à l’hôpital, un signalement est fait auprès des service sociaux. Et bientôt, le stress monte face à la menace du placement : « En général, ils prennent toute la fratrie. Pour moi, ils voulaient juste le dernier, les autres avaient le bon poids », grince Murielle. Les premiers échanges sont tendus. Les services sociaux lui ressortent son propre dossier de placement par la Ddass (Direction départementale des affaires sanitaires et sociales) comme une preuve accablante. C’est à ce moment-là que la maîtresse, que Murielle connaissait bien, l’a orienté vers deux volontaires d’ATD Quart Monde travaillant à Rennes : Grégoire et Antoinette. « Ils m’ont accompagnée dans mes démarches, ils m’ont proposé un avocat, ils m’ont aidé à préparer mes auditions devant la juge des enfants. Quand on touche à vos enfants, cela vous prend à la gorge et il est difficile de ne pas s’emporter. J’ai appris à me retenir, à être calme dans mon propos, à bien formuler afin que ma parole soit entendue », dit elle.
Murielle, militante Quart Monde
Très rapidement, Antoinette, qui avait ses enfants dans la même école, lui propose d’emmener ses enfants à la Bibliothèque de rue d’ATD Quart-Monde. « Mon dernier était très réservé à l’école et avait peu de copains. Alors je me suis dit pourquoi pas. Dans ces bibliothèques, les enfants se retrouvent autour de la lecture et des ateliers, comme la mosaïque. Les rencontrant souvent pour régler le problème pour mon fils, Grégoire et Antoinette m’ont proposé un séjour à la Bise pour souffler. Ils m’ont également invité à participer aux Universités Populaires Quart Monde. C’était toujours mieux que de rester chez moi à broyer du noir. Puis, il y a eu le Croisement des savoirs avec Hervé. Nous étions un groupe de cinq militants et dix professionnels. Nous partagions nos savoirs respectifs – notre expérience de la précarité et leur savoir professionnel. Le but était de permettre une meilleure prise en charge des familles en difficulté et d’éviter autant que possible les placements. Ensuite, j’ai travaillé avec le réseau Wresinski École, et aussi sur CIPES (recherche participative pour faire reculer les discriminations sociales à l’école) », retrace Murielle. Autant dire, qu’elle avait de l’expérience de l’engagement quandelle est entrée dans l’hémicycle du CESE. Murielle avait appris à se mettre à la place des interlocuteurs, à prendre la parole et à écouter, autant d’éléments nécessaires à un dialogue constructif. « J’avais quand même quelques craintes. Je me suis demandée si le reste de l’assemblée allait m’écouter et comment, nous les militantes, allions arriver à passer nos idées. Et une fois sur place, il est vrai, j’ai eu du mal à prendre la parole et n’ai pas pu le faire en réunion plénière», confie-t-elle.
Une parole non entendue
Lors des premières séances, Murielle a surtout observé. « J’ai vu les militantes se faire couper la parole. Tout était minuté, il n’y avait pas le temps. Il y avait aussi ceux qui savent très bien s’exprimer, qui aiment s’écouter parler et qui ont monopolisé la parole. Pourtant, il y a des sujets qu’on connaît, ce sont nos vies, mais la porte était fermée. Cela m’a découragée, j’ai même hésité à partir. À Jennifer (NDLR : une autre militante), cela ne lui a pas du tout fait le même effet, elle repartait, elle y allait » témoigne Murielle. Le rapport apporta également son lot de frustrations. « Notre parole n’a pas été reprise dans le rapport. Il a été beaucoup de question de temps d’écran, alors que nous nous avions beaucoup témoigné sur le harcèlement à l’école. Nous sommes beaucoup intervenu aussi pour que l’ensemble des personnes en difficultés comme les gens du voyage, les migrants, les personnes en situation de handicap… soient prises en compte » rapporte déçue Fatma, une des neufs militantes Quart Monde participant à la Convention citoyenne. « Cela donne l’impression qu’ils savaient à l’avance, avant même les auditions, travail de groupes et discussions, ce qu’ils allaient mettre dans le rapport » ajoute Murielle. Quant à l’utilité du travail, la question se pose également, car pour le moment il y a eu peu de réactions du monde politique. Avec le nouveau gouvernement et les sempiternels débats sur le budget, ce sujet a été remis à plus tard.
À refaire mais mieux préparée
Néanmoins, Murielle ne regrette pas cette expérience « C’était une belle expérience quand même. Je serai prête à la retenter mais peut-être autrement. J’aimerais être mieux préparée. C’est impressionnant de parler devant tant de monde et devant de gros bonnets. Il faut oser » dit-elle. Un socle commun de connaissance, davantage consolidé à partager entre citoyens en début de convention, avec, avec un aperçu des différents courants de pensées s’affrontant sur un sujet, ne serait pas non plus superflu. Cela permettrait d’avoir un recul sur les prises de parole. « Dans les premières séances, il y a un éminent professeur auditionné qui nous explique le rythme biologique de l’enfant c’est ainsi. Moi, je lui fais confiance, il connaît son sujet. Puis, dans les dernières séances, on se retrouve avec un autre éminent professeur qui avec le même aplomb que le premier, nous dit strictement l’inverse. Qui croire ? Je ne savais plus », témoigneAurélie, membre du groupe des neuf militantes Quart Monde présent à la Convention. Au CESE, il faudrait également mieux se préparer, notamment en améliorant les modes d’animation et de délibération pour rendre audible la parole de toutes les citoyennes et tous les citoyens.
Lucile Chevalier
Notes
* Les « militants » pour l’association ce sont des personnes qui vivent ou ont vécu la grande pauvreté, qui rejoignent le mouvement et apportent leur expérience et réflexion pour faire bouger les lignes : faire reculer la pauvreté et construire des actions et politiques publiques plus justes et efficaces.

