
D’élection en élection, l’abstention progresse, particulièrement dans les milieux populaires, chez les jeunes et les moins diplômés. Marion Carrel, professeure de sociologie à l’université de Lille, spécialiste des questions de démocratie et citoyenneté et alliée d’ATD Quart Monde, nous explique pourquoi et donne des pistes pour réveiller la démocratie.
L’abstention est le premier parti de France. Et d’élection en élection, elle ne cesse de progresser. Comment expliquez-vous ce phénomène ?
La tendance est, il est vrai, générale, et concernent toutes les élections. Cela dit, l’abstention est encore plus forte chez les classes populaires. Il y a plusieurs raisons à cela : la crise économique, la faiblesse des partis et des syndicats qui ne mobilisent plus les masses mais aussi les divisions des
classes populaires. Une partie vote à droite, voire extrême droite, une partie à gauche et une majorité s’abstient.
Il y a également une explication historique. Pour s’inscrire sur les listes et voter, il faut se sentir légitime de le faire. Or, dans le passé et encore aujourd’hui, un certain nombre de catégories se sont vues ou se voient nier leur qualité de citoyen. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, avec le suffrage censitaire, les plus pauvres n’avaient pas le droit de vote. Ne pouvaient voter que ceux qui payaient un certain montant d’impôt : le cens. Les femmes n’ont le droit de vote que depuis 1944. Quant aux étrangers, hors Union européenne, ils ne peuvent toujours pas voter aux municipales, même s’ils habitent la commune et qu’ils paient des impôts.
Enfin, pour avoir envie de voter, il faut se sentir membre de la société. Ce sentiment d’appartenance renvoie à la notion de « dimension relationnelle de la citoyenneté ». Elle prend différentes formes : quand on s’entraide entre voisins, quand on s’implique dans une association notamment. Cette dimension est très importante pour nos sociétés démocratiques, elle donne du sens et crée des solidarités entre les individus.
Comment faire reculer l’abstention et réveiller la démocratie ?
En s’appuyant sur deux jambes. Il y a d’un côté, les actions associatives, l’éducation populaire, un ensemble de collectifs qui assurent une mission essentielle d’interpellation et de contre-pouvoirs. Ils font entendre ceux qui subissent des injustices et les aident à faire valoir leurs droits. Malheureusement, ce tissu associatif subit ces dernières années beaucoup d’entraves, notamment financières. Les associations ont de moins en moins d’argent pour fonctionner et lancer des projets. Depuis la loi du 24 août 2021 qui a instauré le « contrat républicain », elles doivent également montrer patte blanche pour toucher des subventions publiques. Dans certains cas, documentés par des collectifs d’associations, ce dispositif a été détourné par des préfets, pour faire taire des actions critiques envers les institutions. Derrière ces coups de bâton, on sent une peur bleue du conflit. Pourtant, être en conflit, pouvoir débattre, c’est la base même de la démocratie. Il est donc très dommageable que ces espaces où vit la liberté d’expression, où se développe un goût pour la politique au sens large, soient fragilisés, voire disparaissent.
Sur l’autre jambe, il y a les actions des institutions : les campagnes pour inciter les citoyens à s’inscrire sur les listes électorales, les dispositifs participatifs comme les conseils citoyens ou les conventions citoyennes. L’objectif est de démocratiser nos institutions. Toutefois, dans la pratique, ils sont encore trop descendants. Tous les participants ne retrouvent pas leurs voix, tant dans les sujets qu’ils ont soulevés et qui viennent de leur expérience, que dans le langage des rapports et préconisations qui en ressortent. Il me semble aussi essentiel que ce gros travail mené par les citoyens débouche sur des décisions, ce qui n’est pas le cas. Les gens se déplacent, prennent de leur temps, s’impliquent et au bout cela n’aboutit sur rien. C’est frustrant et humiliant. Cela ne donne pas envie d’aller voter.
En renforçant les contre-pouvoirs, en améliorant les dispositifs de démocratie participative et en articulant les deux, nous pourrions à mon avis réveiller la démocratie, recréer un dialogue entre le peuple et les dirigeants, et écarter cette sombre menace du retour des régimes autoritaires.
Quelle est votre histoire avec ATD Quart Monde ?
J’ai rencontré ATD Quart Monde, il y a vingt ans, lors de mes recherches pour ma thèse sur les démarches participatives dans les quartiers populaire. Je tombe alors sur la coformation, on prend en compte l’avis des gens. Cela m’intéresse, je décide de creuser. Je découvre les archives du mouvement, ses universités populaires et je m’implique dans le Croisement des savoirs et des pratiques. Cette démarche permet de croiser à la fois le savoir des personnes qui ont l’expérience de la pauvreté, celui des professionnels et aussi celui des scientifiques. C’est précieux pour les chercheurs, qui comme moi, ont cette volonté d’enrichir la science, de construire une science plus juste, plus complète et utile pour la société. ATD a aussi changé ma manière de travailler, je travaille de façon beaucoup plus collaborative, plus horizontale.
Propos recueillis par Lucile Chevalier
