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Geneviève de Gaulle-Anthonioz a été présidente du Mouvement ATD Quart Monde France de 1964 à 1998.

Nous reproduisons ci-après un article du journal Le Monde daté du 15 février 2002, publié à l’occasion du décès de Geneviève De Gaulle-Anthonioz le 14 février 2002.

On peut aussi voir www.genevievedegaulle.org.

GENEVIEVE DE GAULLE-ANTHONIOZ, UNE VIE DE RESISTANCE

geneviève de gaulle anthoniozRescapée de Ravensbrück, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, nièce du général de Gaulle, a consacré son existence à la défense des démunis. Elle est morte à Paris, à l’âge de 81 ans, jeudi 14 février.

Un nom suffit quelquefois à déterminer un destin. Geneviève de Gaulle-Anthonioz n’a jamais cherché à tricher avec le sien, qui l’a, tout au long de sa vie, condamnée à l’action et, une fois, sauvée de ses conséquences. Elle ne s’est jamais dérobée aux obligations qu’il lui imposait, n’a jamais manqué de saisir l’aide qu’il pouvait offrir au combat unique qu’elle a inlassablement mené pour la dignité de tout homme.

Le 20 juillet 1943, la jeune résistante, arrêtée dans une librairie parisienne en possession de documents clandestins, n’avait pas cherché à biaiser face au milicien qui l’interrogeait. « Je m’étais toujours dit que, si je devais un jour être reconnue coupable, je préférais que cela soit sous mon identité véritable, racontait-elle dans le documentaire que lui ont consacré son fils, Michel Anthonioz, et Alain Lasfargues (Geneviève de Gaulle-Anthonioz ou l’engagement). Je trouvais que c’était bien qu’il y ait des gens de la famille de Gaulle qui soient arrêtés, que cela se sache. » Des années plus tard, elle souriait encore de la tête de l’homme en uniforme, lorsqu’elle a démenti sa fausse carte d’identité, lorsqu’elle a reconnu être la nièce du général de Gaulle. « Il m’a dévisagée. En quelques secondes, j’ai eu le sentiment qu’il était plutôt embêté. » Ce jour-là, à 22 ans, en quittant « le monde des autres », en basculant dans la captivité puis la déportation, Geneviève de Gaulle-Anthonioz avait payé le premier prix de l’attachement à son nom et aux valeurs qu’il représente.

Ces valeurs ont imprégné son enfance. Née le 25 octobre 1920 à Saint-Jean-de-Valériscle, dans le Gard, Geneviève a perdu sa mère à l’âge de 4 ans. C’est son père, Xavier – frère aîné d’une famille de cinq enfants, dont Charles est le troisième – qui l’élèvera dans la Sarre, où il est ingénieur des mines. Il lui communique cet « atypisme » de la famille de Gaulle qu’elle résumait ainsi : « Dans un milieu en majorité antidreyfusard, mon grand-père a été dreyfusard. Dans un milieu en majorité munichois, mes oncles et mon père ont été anti-munichois. » Elle n’a que treize ans lorsqu’elle lit avec son père une traduction de Mein Kampf. Comme plus tard face à la pauvreté, elle apprend d’abord à connaître ce qu’elle s’attachera à combattre.

Avec cette formation, la Résistance ira de soi. D’abord à Rennes, où sa famille s’est réfugiée, puis à Paris, où elle étudie à la Sorbonne, à partir de 1941. Son nom accélère le cours d’une existence vouée au refus de la soumission. Face à elle, « les gens se dévoilaient rapidement », expliquait-elle dans une biographie rédigée par Caroline Glorion (Plon, 1997). Elle entre ainsi dans le réseau du Musée de l’homme, distribue des tracts dans le métro puis, dans la clandestinité, multiplie les missions de renseignement. Jusqu’à l’arrestation de juillet 1943.

Geneviève de Gaulle passera six mois à la prison de Fresnes, avant d’être transférée au camp de Compiègne, antichambre de la déportation. Au matin du 30 janvier 1944, jour du départ, c’est encore son identité qui lui vaut un bref triomphe sur l’humiliation. A l’appel de son nom répond un concert d’acclamations de ses codétenues, que couvriront à grand-peine les hurlements des chiens lâchés par les gardes. « Pour mes camarades déportées, j’étais une sorte de De Gaulle en miniature », rappelait-elle avec cette sorte d’espièglerie douce qui souvent tenait à distance la brutalité des faits. Le convoi qui s’ébranle restera dans l’histoire comme celui des « 27 000 ». A Ravensbrück, au bout des trois jours d’un atroce voyage, chacune des 1 000 déportées se verra en effet attribuer un matricule commençant par ce nombre.

De l’année où elle ne fut plus que le numéro 27 372, Geneviève de Gaulle-Anthonioz avait longtemps ressenti trop crûment la douleur pour pouvoir la traduire en mots. Jusqu’à ce récit bref et poignant, rédigé en quinze jours, à l’été 1998. Dans La Traversée de la nuit (Le Seuil, 60 pages), elle avait choisi d’évoquer l’univers concentrationnaire à travers ses derniers mois de déportation, lorsqu’elle était détenue, au secret, dans une cellule du « bunker », au centre du camp. Du fond de l’obscurité et de la solitude, elle revoyait l’horreur des mois écoulés, les femmes « massacrées à coups de pioche, mordues par les chiens, jetées au milieu des folles dans les immondices », considérées comme « des Stücke, c’est-à-dire des morceaux ». Du désespoir, elle avait senti ressurgir peu à peu la foi en Dieu et la confiance en cette solidarité, cette fraternité, éprouvées entre détenues qui parvenaient à maintenir un dernier rempart contre l’écrasement. Cette certitude aussi, qui ne devait plus la quitter : « Le crime le plus affreux que l’on puisse commettre, c’est la destruction de l’humanité chez un être humain. »

Le nom de Geneviève de Gaulle n’avait pas épargné à la jeune femme de frôler la mort au cours des premiers mois à Ravensbrück. Mais il l’aura aussi sauvée. Sa mise à l’écart des trois derniers mois dans le « bunker », alors inexplicable pour elle, signifiait que Himmler – qui caressait l’espoir d’une négociation avec le général de Gaulle – entendait l’utiliser comme une éventuelle monnaie d’échange. En avril 1945, elle fut remise à la frontière suisse, sans contrepartie, à son père, devenu consul général de France à Genève.

A Genève, elle rencontra peu après Bernard Anthonioz, résistant savoyard éditeur et ami d’Aragon, proche d’André Malraux. Ils se marièrent en 1946, avec le général de Gaulle pour témoin. Geneviève de Gaulle-Anthonioz tenait beaucoup à ce que l’on n’oublie pas ce deuxième nom, accolé à son prestigieux patronyme. Parce qu’elle ne souhaitait pas que sa vie apparaisse tout entière contenue dans son engagement. « J’ai été merveilleusement heureuse », aimait à rappeler la mère de quatre enfants, comme pour éviter d’être figée dans une iconographie à la Mère Teresa.

Cette vie de famille, ce « plein de bonheur » de l’après-guerre, n’a toutefois jamais détourné le couple de ses engagements. Celui du témoignage sur la barbarie nazie d’abord. Dès la fin de la guerre, Geneviève de Gaulle-Anthonioz a participé à la création de l’Association des anciennes déportées et internées de la Résistance (ADIR), dont elle devint par la suite présidente. En 1987, elle resta fidèle à « ce devoir vis-à-vis de nos camarades qui, elles, étaient mortes », en témoignant sur Ravensbrück au procès de Klaus Barbie.

Au sein de l’ADIR, elle avait lié d’indéfectibles amitiés avec des camarades de toutes opinions. Ainsi s’enorgueillissait-elle de celle qui l’unissait à Marie-Claude Vaillant-Couturier, figure du Parti communiste français. Politiquement, Geneviève de Gaulle n’a toutefois jamais penché de ce côté-là. Après la guerre, elle s’est jointe avec enthousiasme au mouvement gaulliste. Elle cumule alors sa vie de famille avec un rôle officiel d' »orateur public » pour le parti du général. En 1958, lorsque celui-ci revient au pouvoir, André Malraux propose tout naturellement au couple Anthonioz, qu’il a côtoyé pendant ces années de traversée du désert, de le rejoindre au ministère de la culture. Bernard Anthonioz y devient chargé de mission. Sa femme prend en charge la recherche scientifique, dont elle créera la première délégation.

Une rencontre, cette année-là, va toutefois faire bifurquer cette nouvelle existence de membre de cabinet ministériel. Au cours d’un dîner, Geneviève de Gaulle-Anthonioz fait la connaissance du Père Joseph Wresinski. Celui-ci est aumônier, depuis deux ans, du « camp des sans-logis » de Noisy-le-Grand, un ensemble d' »igloos » de tôle ondulée provisoirement édifié par les compagnons d’Emmaüs à la suite de l’appel de l’abbé Pierre de l’hiver 1954. Le Père Wresinski, lui-même issu d’une famille pauvre, la convie à venir mesurer, dans ce temporaire qui dure, l’étendue de la misère de « son peuple », selon son étonnante expression.

Geneviève de Gaulle-Anthonioz avait maintes fois décrit le choc ressenti lorsqu’elle s’est présentée, en octobre, en ce bout oublié de la banlieue parisienne. Elle disait avoir reconnu sur le visage des hommes et des femmes qui pataugeaient dans la boue du bidonville de Noisy-le-Grand la même détresse, la même humiliation que celles de ses compagnons de camp de concentration. En ce lieu se sont rejoints les deux pans de son existence, les deux luttes – Résistance et action contre la misère – qu’elle aimait à unifier en une seule formule : « le combat contre l’injustice et pour les droits de l’homme. »

Cet hiver-là, le Père Joseph lui demande d’abord d’organiser une campagne radiodiffusée afin de collecter du charbon pour l’hiver. Geneviève de Gaulle-Anthonioz est ensuite chargée d’intercéder auprès du ministre de la construction pour que les « igloos » ne soient pas détruits sans que l’on se soit soucié du sort de leurs occupants.

Pour remplir ces missions, elle quitte le ministère de la culture. Quatre ans plus tard, elle devient présidente d’ATD Quart Monde, fondée par le Père Joseph. Etrange association, qui agace souvent les grosses machines de l’humanitaire, où les pauvres sont appelés militants, les sympathisants « alliés » et où la lutte contre la misère est considérée comme une « association » entre les premiers et les seconds. A la tête du mouvement, Geneviève de Gaulle-Anthonioz a toujours avancé dans les trois directions fixées par le Père Joseph : le refus de l’assistance, le souci de donner la parole aux démunis, la volonté de détruire la pauvreté, et non de la soulager. Le nom de la présidente du mouvement a souvent été utile pour forcer les portes des gouvernements successifs avec lesquels ATD Quart Monde, malgré ses critiques radicales, a toujours cherché à établir un dialogue.

Sa notoriété ne lui a toutefois pas évité de multiples déconvenues, surmontées à force d’opiniâtreté. Dans les années 1960, il a fallu d’innombrables visites dans les ministères pour convaincre que, dans un pays redevenu prospère, la pauvreté ne se limitait pas à la masse des marginaux ou des « asociaux ». Plus tard, les rencontres avec les présidents de la République successifs ont débouché sur bien des malentendus. Les responsables d’ATD étaient ainsi sortis mortifiés d’un entretien avec Georges Pompidou où, après avoir entendu leurs arguments sur les privations des droits élémentaires des plus démunis, celui-ci avait proposé de leur offrir la recette d’une soirée de gala à la Comédie-Française.

A la mort du Père Wresinski, en 1987, Geneviève de Gaulle-Anthonioz reprit seule le dernier combat du fondateur d’ATD Quart-Monde, pour une loi de lutte contre l’exclusion. Là encore les désillusions ne manquèrent pas. Les atermoiements du gouvernement d’Alain Juppé, malgré les promesses de Jacques Chirac, se conclurent en 1997 par la dissolution de l’Assemblée nationale au beau milieu de la discussion sur le projet de loi de cohésion sociale. A plusieurs occasions, pour parvenir à ses fins, la présidente d’ATD Quart-Monde n’hésita pas à hausser le ton avec la famille gaulliste. « Que des hommes qui se réclament du gaullisme réagissent ainsi me fait particulièrement mal au cœur », lançait elle aux parlementaires RPR qui ont voté contre le texte présenté par le gouvernement Jospin.

Au terme d’éprouvantes années de lobbying, d’incessantes interpellations des politiques, couronnées en juillet 1998 par l’adoption de la loi de lutte contre les exclusions, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, usée par de nombreux problèmes de santé, ne dissimulait plus sa fatigue. En septembre, elle avait abandonné la présidence d’ATD Quart-Monde. Toutefois, la première femme à avoir été élevée à la dignité de grand-croix de la Légion d’honneur, la plus haute distinction de l’ordre, ne s’était pas contentée de ces honneurs. Elle avait tenu à ne pas s’éloigner de l’engagement en demeurant simple « volontaire permanente » du mouvement.

Jérôme Fenoglio
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Pour en savoir plus, lire Le secret de l’espérance