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Illettré

Illettré

Un roman sur le vide et l'angoisse que ressentent les personnes qui n'ont pas su garder l'usage des mots pour se défendre et exister vis-à-vis d'un monde où tout est information.

Élevé par une grand-mère analphabète, Léo a perdu progressivement les capacités à lire et à écrire qu’il avait acquises un tout petit peu jusqu’à 13 ans, l’âge de quitter le collège ; un récit sur son cheminement solitaire face au monde où tout s’écrit et doit être lu, expliqué, enregistré : les consignes de sécurité – il perd deux doigts en manipulant un massicot dont il n’avait pu lire la notice qui en précisait le danger – les informations, les publicités, etc. ainsi que les noms des candidats aux élections – il veut en effet pouvoir un jour participer à ce rite démocratique.

Mais le sujet du livre est ailleurs : c’est un ouvrage sur les techniques de ruse et d’évitement qui lui permettent de ne pas avouer son handicap, de faire croire qu’il sait lire, qu’il peut se débrouiller, et même parfois s’affirmer poussé par les circonstances : il prend par exemple la défense d’un salarié licencié dans son entreprise sous la pression de ses camarades d’atelier.

C’est aussi un étrange roman d’amour et de poésie entre une femme qui a tout compris de son état – elle cherche à l’aider, veut lui apprendre à lire – et lui qui ne trouvera jamais les mots pour lui avouer son amour.

Un livre encore sur l’usage des mots, sur leur richesse de sens et parfois d’ambiguïté ! “Les mots […] ne sont rien de moins que la vie maîtrisée, arrachée au fortuit, à la contingence. Hors des livres, il a le sentiment physique d’être le jouet d’une mauvaise fortune, d’un malin hasard. Avec les mots, il serait le maître de son destin, il pourrait aimer. Les livre sont un miroir où l’on apprend à nommer et cesse de subir…”.

Le roman de Cécile Ladjali est un livre très attachant, très profond aussi dans sa manière d’étudier les comportements humains. En fait, un récit sur la dignité de ceux qui doivent lutter pour garder l’estime de soi et des autres, mais sans les mots cela demeure souvent insurmontable.

Jean-Pierre Touchard

Éditions Actes Sud – 2016 – 215 p.

Compte rendu publié dans la Revue Quart Monde n° 238.

Sur le même sujet aux Éditions Quart Monde :
Revue Quart Monde n° 198 : Littérature et misère : quelle rencontre ?