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Au pays des sans-nom

Au pays des sans-nom

Un livre qui dénonce et donc met en garde contre le processus du langage historique, qui a conduit à exclure, à jeter l'infamie, notamment sur les pauvres.

Gens de mauvaise vie, personnes suspectes ou ordinaires du Moyen Âge à l’époque moderne

Dans cet ouvrage, l’historien italien Giacomo Todeschini dénonce les méfaits générés par le pouvoir des mots et des discours du pouvoir, à partir de l’analyse des textes canoniques et juridiques de l’Antiquité aux temps modernes.

Il souligne le rapport entre religion et droit, religion et économie : « Les hommes ne pouvaient considérer comme dignes de confiance qui s’était montré infidèle envers Dieu ». Qui pouvait en juger ? Là intervient le rôle de la fama, de la renommée de plus en plus prégnante. On accorde crédit, on donne sa confiance au niveau du marché, comme au niveau civil pour désigner celui qui a droit ou non de témoigner en justice à celui qui a une bonne renommée. La liste de ceux catalogués comme « infâmes » ou de ceux soupçonnés d’infamie s’agrandit, produit une société de la peur, de la défiance : les infidèles, les malfaiteurs, les juifs, les hérétiques, les usuriers, mais également ceux qui exerçaient un métier considéré comme vil ou déshonorant : bourreau, prostituée, domestique; et plus largement les étrangers, les femmes et les « inférieurs » : les êtres difformes, les pauvres.

« L’infamie des pauvres » s’enracinait dans leur assujettissement à un pouvoir ou à un maître qui pouvait les faire céder au chantage, à être soudoyé pour dire le faux ou encore succomber à des mauvais sentiments comme la colère ou le désir de vengeance et faisait d’eux des êtres « minores » inférieurs au niveau social, incapables de témoigner dans un tribunal ou devant un juge. Dans le code Justinien qui reprenait le droit romain, l’exclusion se fondait même sur une certaine somme d’argent, un certain « seuil de pauvreté » en quelque sorte, en l’occurrence cinquante aurei pour être jugé capable de témoigner. On ne peut manquer de faire le parallèle entre ces exclus de la « civitas chrétienne » et les exclus de la citoyenneté, des droits politiques, au début et à la fin de la Révolution française, s’ils n’étaient pas assez riches pour payer un peu d’impôts.

L’auteur signale encore une contradiction manifeste en matière de mendicité et d’aumône entre le consensus autour du vol autorisé en cas de nécessité, les biens de la terre appartenant à tous, et le regard porté sur les mendiants valides, considérés comme des faux pauvres qui refusent de travailler par paresse.

Certains ne portaient-ils pas un autre discours ? Pour défendre le droit de vol en cas de nécessité, Pierre de Blois, archidiacre de Bath, à la fin du XIIe, dans un canon épiscopal, cité par Gilles Couvreur, écrivait : « un malheureux qui n’a pas de quoi nourrir sa femme et ses enfants, pénètre-t-il dans une forêt ou participe-t-il à une capture de gibier, on le punit et encore on ne lui laisse pas la possibilité de se défendre ». Il ajoutait: « les paroles des pauvres ont moins de poids que le vent ». Ces paroles ne se sont-elles pas perdues dans la nuit des temps. Cette nuit n’est-elle pas toujours la matrice de leur exclusion aujourd’hui ?

Michèle Grenot

Éditions Verdier – 2015 – 385 p.

Compte rendu publié dans la Revue Quart Monde n° 237.