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Juralternance à Dole dans le Jura : une école qui redonne fierté et dignité à des jeunes en difficulté

À Dole, dans le Jura, l’école Juralternance forme à un métier et à un savoir-être des jeunes qui n’ont nulle part où aller. Un dispositif pilote associé d’ATD Quart Monde. Reportage.

Vendredi, c’est jour de classe à Juralternance, une école un peu particulière pour des jeunes en difficulté, installée à Dole. Les élèves ont troqué leurs combinaisons d’atelier pour des jeans et des blousons. Certains ont une casquette vissée sur le crâne. Sur les murs de la salle de cours, attenante à l’atelier, on a affiché les conjugaisons des auxiliaires Etre et Avoir, et les temps au passé du verbe Souder : «j’ai soudé, je soudais… » Au programme, du français avec l’étude d’un extrait du roman «Le vieil homme et la mer.»

Primo-arrivants, gens du voyage, décrocheurs

Autour de la table tout en longueur, il y a Rémi, 18 ans et demi, engoncé dans son sweat, un jeune issu de la communauté des gens du voyage. Il a quitté l’école en fin de primaire et a suivi tout le collège par correspondance. Autant dire qu’il n’a pas appris grand-chose car il est très difficile d’étudier seul. Dimitri, 18 ans, avec son sourire doux, s’est, lui, perdu après un CAP (certificat d’aptitude professionnelle) de menuiserie. Il est mal tombé dans une entreprise. Dégoûté, il a enchaîné les petits boulots. Il y a aussi Aris, 18 ans, venu de République Démocratique du Congo (RDC), son voisin, Falikou, 16 ans, de Guinée-Conakry, etc.

Primo-arrivants (étrangers venant d’arriver en France), «décrocheurs» du système scolaire ou élèves en souffrance… Ils se trouvaient dans la nature, recalés d’un peu partout, jusqu’à ce qu’ils atterrissent à l’école de production Juralternance. «Nous accueillons des jeunes qui, sans cela, n’auraient nulle part où aller», souligne Jean-Yves Millot, le directeur d’Eccofor (pour Ecouter, Comprendre, Former), l’association qui a créé Juralternance où il enseigne à temps partiel. Prof de maternelle en ZEP, il a été longtemps responsable du Réseau école d’ATD Quart Monde à Dole. «Or, poursuit-il, chacun est porteur de richesses et de compétences qui ne demandent qu’à être valorisées.»

«Entraidez-vous»

Ce matin, l’exercice de français porte sur la compréhension de textes et la capacité à en extraire des informations. Les élèves doivent répondre par écrit à des questions de plus en plus difficiles. «Vous vous mettez par deux ou par trois pour vous entraider. Si vous avez besoin, vous pouvez utiliser les dictionnaires», annonce l’enseignante, Annie Millot, en distribuant les textes photocopiés.

«Qui est l’auteur du texte ?», «De quel livre est-il extrait ?»… Le crayon en l’air, certains ont déjà fini. D’autres en sont toujours à déchiffrer les questions. Rémi, qui a obtenu l’an dernier son certificat de formation générale (le CFG, juste en dessous du brevet, ndlr), se balance sur sa chaise. A ses côtés Abou, qui maîtrise encore mal le français, peine. Rémi lui montre, vite fait, la réponse. Nettement plus pédagogue, Dimitri, explique à voix basse à son voisin, non francophone lui aussi, et s’assure régulièrement qu’il a bien compris. Plus loin, Gurinder Singh, 17 ans et demi, se donne un mal de chien pour répondre par écrit. Arrivé en septembre 2013 de l’état indien du Pendjab, il ne parlait pas un mot de français. Il rêve aujourd’hui de pousser jusqu’au bac.

«J’avance avec eux»

L’enseignante Annie Millot aide un élève en français le 20 mars 2015.
L’enseignante Annie Millot aide un élève en français le 20 mars 2015 (ph. V. Soulé)

Annie Millot passe de petits groupes en petits groupes, souriante et rassurante. Elle aide un élève à chercher dans le dictionnaire. Elle donne une carte du monde à ceux qui, en avance, en sont déjà à la question sur l’île évoquée dans le texte. Puis elle va s’asseoir à côté d’Abou bloqué sur la première question, un regard de noyé. «Je pars d’eux et j’avance avec eux, explique-t-elle, les cours sont basés sur la coopération et l’entraide.»

Annie Millot a du savoir-faire. Institutrice, depuis des années elle est enseignante dans un camion-école pour les enfants de la communauté du voyage. Passionnée par la pédagogie qu’elle met en oeuvre, pour rien au monde elle ne reviendrait dans une classe «ordinaire».

Jean-Yves Millot, lui, est monté dans une salle du premier étage avec Mohammed, un élève de la filière Pneu – l’autre étant la Métallerie. Il revoit avec lui, sur un ordinateur, son rapport de stage. Lui aussi se montre encourageant, patient. «La phrase se termine toujours par un point», rappelle-t-il.  Puis il fait préciser à Mohammed : «qu’as-tu fait dans le garage où tu étais ? Tu as testé des pneus d’occasion, tu les as aussi triés, appairés, c’est-à-dire mis par paire …»

Entre école et entreprise

Dès lundi matin, les élèves retrouveront l’atelier où le travail les attend. En tant qu’école de production, Juralternance est une structure bien spécifique. D’un côté, c’est une école où les élèves passent un tiers de leur temps en cours – à Dole, le mercredi matin et le vendredi – pour consolider, voire acquérir les bases – lire, écrire, compter.

Comme il n’y a aucune sélection, certains arrivent sans avoir le niveau CM2. «Nous prenons les plus éloignés de l’école, car ils ont aussi droit à des dispositifs», souligne Claude Chevassu, président d’Eccofor et membre d’ATD Quart Monde. D’un autre côté, Juralternance est une entreprise où les élèves passent les deux tiers de leur temps en atelier. Guidés par des professionnels salariés, ils réalisent les commandes de clients, particuliers et entreprises – recyclage de pneus d’occasion et réparations, fabrication de grilles, garde-corps, tonnelles, serres…

Juralternance est la première école de production de Franche Comté – on en compte une vingtaine en France. Elle s’est ouverte en septembre 2013 avec la section Pneu qui accueille 5 élèves. La Métallerie a suivi à la rentrée 2014, avec 6 jeunes qui préparent un CAP en deux ans, voire en trois ans. Sept jeunes sont d’ores et déjà inscrits pour la prochaine rentrée.

«Faire pour apprendre»

Pendant que les élèves sont en cours, dans l’atelier Métallerie, Laurent, maître professionnel, peaufine les commandes et révise le matériel – postes à souder, plieuses, cisailleuses… «On fait payer aux clients un prix pas très en dessous du prix du marché pour ne pas concurrencer les entreprises locales, explique-t-il, mais comme nos jeunes n’ont pas d’expérience, quatre heures de leur travail valent une heure d’un pro.». Il se dit toutefois satisfait : «ils ont la motivation», ce qui leur est demandé en priorité, l’absentéisme étant banni. Durant leur pause, ils viennent montrer, fièrement, leurs réalisations : des grilles de jardin.

«C’est la pédagogie du faire pour apprendre, à l’inverse de celle, habituelle, d’apprendre pour faire ensuite», explique Claude Chevassu. «Il y a des jeunes à qui l’enseignement traditionnel ne convient pas, complète Jean-Yves Millot. Il faut leur apprendre autrement, leur faire prendre conscience qu’ils ont un potentiel, sont capables de s’engager dans une voie et de réussir».

Des jeunes rejetés par l’école

L’idée de créer Eccofor, puis dans la foulée Juralternance, est née d’une rencontre entre Annie Millot, forte de son expérience auprès des gens du voyage, et Claude Chevassu, qui prend en stage dans son garage de pneus des décrocheurs. Que faire pour tous ces jeunes rejetés par l’école, qui ont des talents et voudraient s’insérer ? Lors d’un colloque d’ATD Quart Monde en novembre 2011 à Lyon, ils découvrent le concept d’école de production – former des jeunes à des métiers en tension. Et ils se lancent.

«On a mis ensemble le monde de l’enseignement, le monde économique car il y a des métiers qui recrutent, comme soudeurs, et les familles qui ne savent plus quoi faire de leurs enfants. Et le projet s’est concrétisé», résume Claude Chevassu. Il connaît la question. Peu à l’aise à l’école, il a repris l’activité familiale de négoce et de réparation de pneus. Puis il en est devenu le gérant.

Pionnier de l’économie sociale et solidaire, il jouit d’une bonne image dans la région, ce qui a aidé à attirer des partenaires. A ses côtés, Annie et Jean-Yves Millot, ainsi que des bénévoles, ont aussi mis toutes leurs compétences et leur enthousiasme dans le projet.

Il n’y a pas de fatalité

Mais le budget pour financer les 8 000 euros que coûte par an un élève reste fragile. L’objectif est d’en assumer 60% grâce aux recettes des commandes – les premières années, on reste toutefois en dessous. Les 40% restants sont financés pour moitié par la taxe d’apprentissage, pour l’autre moitié par le Conseil régional de Franche Comté et par des fondations, notamment la Fondation de France et celle de l’UIMM (Union interprofessionnelle des métiers de la métallurgie). Mais pour pérenniser le projet, il faut toujours plus de partenaires.

En mars 2014, Juralternance est devenu un projet pilote associé d’ATD Quart Monde. Dans la région et même au-delà, il a recueilli un beau succès d’estime. Le Recteur, les élus et des chefs d’entreprise ont fait le déplacement. Pour l’équipe, un premier but est atteint : si l’on se met ensemble, il n’y a pas de fatalité à l’échec de quelques-uns.

Véronique Soulé

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C’est le nombre de décrocheurs estimé à Dole en 2013. En France, ils sont chaque année 140 000 à quitter l’école sans diplôme – 17% d’une classe d’âge.

La première école de production a été créée en 1882 à Lyon par Louis Boisard, ingénieur et prêtre. L’idée est de former des jeunes, rétifs à l’enseignement classique, à des métiers manuels selon le principe «Faire faire d’abord, expliquer ensuite». Les élèves travaillent les deux tiers de temps dans des ateliers de production et passent un tiers de temps en cours.

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C’est le nombre d’écoles de production en France, dont la moitié en Rhône-Alpes.

Eccofor

Association à but non lucratif créée en 2012 à Dole, reconnue comme partie de l’économie solidaire, Eccofor (pour Ecouter, Comprendre, Former) rassemble des chefs d’entreprise, des enseignants, des cadres bancaires…, et oeuvre en faveur de l’insertion des jeunes.

Juralternance

Créée en 2013 par Eccofor, Juralternance accueille des jeunes en difficulté de 16 à 18 ans qu’elle forme gratuitement à des métiers en tension, comme la métallerie. Non reconnue par l’Etat, elle est financée par ses propres activités, par la Région, par des fondations, par la taxe d’apprentissage – versée notamment par Michelin.

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Photo du haut : des élèves au travail dans l’atelier Métallerie de l’école de production Juralternance à Dole, le 15 février 2015 (photo Claude Chevassu)