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Séminaire des Universités populaires Quart Monde : constats et propositions

Depuis plusieurs mois, ATD Quart Monde analyse l’impact du confinement et de la crise sanitaire pour les personnes en situation de pauvreté et avance des propositions pour faire évoluer « le monde d’après ».

Dans ce cadre, le séminaire des Universités populaires Quart Monde a réuni une quarantaine de membres de neuf d’entre elles en septembre 2020 pour mettre en commun leurs réflexions. Voici leurs propositions sur les cinq sujets qui ont émergé.

Les relations entre les membres de la famille

Constat : Deux thèmes majeurs ont pesé sur la vie des familles pendant le confinement : la gestion de l’école à la maison et les relations avec les professionnels de l’Aide sociale à l’enfance. « Cela a été très dur pour les parents, en particulier pour les parents seuls, de tout gérer. Le soutien de la part des enseignants a été inégal », ont constaté certains membres.

L’absence de communication avec les professionnels de l’Aide sociale à l’enfance et les familles d’accueil a également été régulièrement pointée. Certains parents n’ont ainsi pas pu voir leurs enfants placés pendant plus de deux mois et demi, d’autres ont subi des décisions de justice sans avoir pu être auditionnés. La garde alternée, possible pour les parents divorcés, n’a pas été mise en place pour les familles dans lesquelles l’enfant avait été placé, mais qui avait pourtant un droit de visite ou d’hébergement avant le confinement.

« Des liens déjà fragiles entre parents et enfants ont été dégradés, cela a provoqué des souffrances, de l’agressivité chez des enfants et a accentué la défiance envers les éducateurs », a témoigné une militante Quart Monde.

Propositions : Pour améliorer les relations avec l’équipe éducative, le groupe de travail a proposé « la création d’une relation individuelle entre les parents et les enseignants, y compris quand les enfants sont placés, pour que les parents comprennent mieux ce qui se passe à l’école, que chacun puisse exprimer les difficultés et aussi ce qui se passe bien ».

Pour s’assurer que les liens soient maintenus entre enfants et parents en cas de placement avec droit de visite ou d’hébergement, ce groupe a en outre proposé de « mettre en place des permanences téléphoniques et physiques et que les travailleurs sociaux prennent contact avec toutes les familles des enfants placés pour vérifier que le lien physique est bien maintenu ou voir ce qu’il faudrait mettre en place pour le maintenir », de « créer un numéro d’appel pour que parents et enfants puissent signaler qu’un droit n’est pas respecté » et de « pouvoir sanctionner les services sociaux quand ils ne respectent pas la loi ».

Le tout-numérique

Constat : Le confinement a révélé avec plus d’acuité la fracture numérique. Les difficultés se sont multipliées pour joindre les services administratifs, rester en contact avec ses proches, assurer l’école à la maison… « Comment faire ses démarches administratives avec un forfait limité ? Comment faire ses devoirs quand il n’y a qu’un ordinateur à la maison pour quatre enfants ? Comment garder le contact avec les enseignants quand on ne parvient pas à se connecter aux outils mis en place par l’Éducation nationale ? » Ces questions ne sont pas nouvelles, mais ont pris de l’ampleur pendant la crise sanitaire.

Propositions : Pour améliorer l’accès pour tous au numérique, le groupe a proposé de « créer des antennes dans les quartiers, avec des médiateurs formés pour parler à un public éloigné des outils technologiques et prêts à accompagner à domicile les personnes qui le souhaitent ». Un dispositif qui existe déjà, mais de manière parcellaire, selon certains participants.

Les membres du groupe ont également préconisé « le vote d’une loi pour instaurer un droit au numérique, afin que toute personne qui le souhaite soit équipée, formée et ait accès au réseau ». Certains membres ont cependant insisté pour que cette loi mentionne l’obligation, pour tous les services administratifs, de conserver du personnel pour accueillir le public qui ne peut ou ne veut pas faire ses démarches sur internet.

Pour le développement du numérique à l’école, ce groupe a proposé « que chaque élève ait une tablette pour travailler et que son utilisation soit enseignée aux élèves pendant le temps scolaire ». Ils ont également recommandé « la création d’un contact direct entre parents et enseignants par téléphone, mails ou SMS et l’installation d’un tableau à l’entrée de l’école pour que les parents puissent poser des questions aux enseignants et avoir des réponses ».

Le travail donné aux élèves doit en outre être « compatible avec la vie des familles et pouvoir être fait par un enfant sans équipement et sans l’aide de ses parents ». Plusieurs militants Quart Monde ont cependant tenu à préciser qu’une « éducation scolaire à la carte n’est pas toujours possible pour les enseignants ».

Se recentrer sur l’essentiel de la vie

Constat : Qu’est ce qui est essentiel pour vivre mieux et qu’est ce qui ne l’est pas ? Le confinement montré à tout le monde ce qui était le plus important dans la vie de tous les jours. La famille, les relations sociales, la santé, la nature, la liberté, le civisme ont été notamment évoqués.

Propositions : Le groupe de travail a tout d’abord proposé « d’organiser localement la production et la distribution en circuit court d’une alimentation saine à prix modéré« . Il a recommandé ensuite à tous les citoyens de « promouvoir la création de jardins partagés accessibles à tous, dans lesquels chacun pourrait montrer ses compétences ». Cette proposition a suscité des réactions, certains membres pointant la nécessité qu’un tel dispositif soit encadré par des professionnels, d’autres soulignant que ces jardins partagés existent déjà et fonctionnent, comme à Toulouse par exemple.

Pour développer les relations sociales, les membres du groupe ont souhaité « la création, dans les quartiers, d’espaces de rencontre ouverts à la diversité et accessibles à tous, afin de partager des moments positifs et conviviaux ». Cette proposition, adressée aux responsables politiques et bailleurs sociaux, nécessite de « trouver des budgets pour l’animation de ces espaces, animation qui doit par ailleurs être co-construite avec les habitants », ce qui n’est pas toujours le cas dans les espaces déjà existants.

La créativité

Constat : « Pendant le confinement, on a fait des choses qu’on ne faisait pas avant, ou peu : du dessin, de la cuisine, du tricot… Nous avons découvert ou redécouvert notre talent. Nous avons besoin d’être encouragés, pour montrer qu’on est capable, que les élus chargés de la culture reconnaissent nos talents », ont affirmé avec force les membres du groupe. « Créer, c’est se sentir vivant, c’est se projeter au-delà des apparences, car trop souvent on est vus comme des incapables, des personnes qu’il faut juste aider », ont-ils ajouté.

Propositions : Les militants Quart Monde ont pointé la nécessité de « développer des lieux où citoyens et artistes peuvent créer ensemble des projets du début à la fin ». Ils ont également préconisé « la généralisation d’un pass culture pour tous les âges, pour lequel chacun participerait selon son budget, mais qui permettrait de choisir réellement son activité ». « On ne demande pas l’aumône, on veut participer, mais nous voulons avoir une certaine liberté pour ne pas aller voir tel spectacle ou telle exposition qu’on nous imposerait. Nous ne voulons pas que ce pass soit stigmatisant, mais qu’il nous permette d’accéder à toute la culture », ont détaillé les membres du groupe.

Pour « ne pas simplement recevoir, mais aussi donner et faire avec », ils ont proposé de « développer des systèmes d’échanges locaux de savoirs et de savoir-faire, entre citoyens ». Une personne sachant très bien cuisiner peut ainsi échanger ses connaissances avec quelqu’un qui maîtrise l’informatique par exemple. « Dans ces systèmes, on est à égalité et on peut s’enrichir les uns les autres. Mais il faut que les personnes qui ont le plus de difficultés soient intégrées dans le projet, car elles ont des compétences. » Cette proposition a remporté un franc succès dans l’assemblée.

Les membres du groupe ont également avancé une proposition pour ATD Quart Monde : « développer les actions de transmission de savoirs et savoirs-faire, les journées familiales, les ateliers-théâtre, favoriser un accès à la culture le plus large possible ». Plusieurs participants ont souligné la nécessité de « ne pas s’enfermer dans un accompagnement qui peut infantiliser« . « Nous ne voulons pas être mis dans du coton, nous souhaitons être autonomes, encouragés dans nos initiatives et, par la création, nous pouvons enlever les barrières entre nous. Soyons ambitieux au sein d’ATD Quart Monde, ne nous interdisons rien. Osons ! », ont-ils conclu.

Être acteurs et reconnus comme tels

Constat : Prendre des nouvelles de ses voisins, aller faire des courses pour une personne âgée, distribuer des masques et des attestations de sortie… De multiples actions de solidarité ont vu le jour pendant le confinement, permettant à de nombreuses personnes de se sentir davantage impliquées dans la société. Mais les critiques et les insultes à destination des personnes en situation de pauvreté n’ont pas mis longtemps à ressurgir, notamment sur les réseaux sociaux au moment de l’annonce d’une aide pour les allocataires du RSA et de l’allocation de solidarité spécifique. « On nous traite de fainéants, on ne voit pas nos efforts, nos compétences », a regretté une militante Quart Monde.

Propositions : Pour poursuivre le combat pour une société plus juste, les membres du groupe ont proposé de « développer les formations et les outils pour parler d’ATD Quart Monde, inciter les gens à rejoindre le Mouvement et sensibiliser les jeunes ». Pour cela, les initiatives sont nombreuses et méritent d’être approfondies : « se former pour savoir présenter le Mouvement, savoir dire ce qu’il apporte à chacun, avoir un stand au forum des associations, participer aux conseils citoyens, aller présenter ATD Quart Monde dans les collèges et les lycées… ».

Pour arrêter de subir les insultes et humiliations sur les réseaux sociaux, ils proposent notamment de « se former sur l’utilisation de Facebook«  en développant par exemple des réactions collectives. L’objectif est d’avoir plus d’impact face à des propos insultants, en s’appuyant sur le critère de discrimination pour cause de précarité sociale reconnu dans la loi en 2016, ou en obtenant le blocage de certains mots comme « cas soc’ « . Cette proposition n’a pas été approuvée par toute l’assemblée : elle paraît difficile à mettre en place techniquement et a suscité une réflexion sur la question de la liberté d’expression. Elle restera à creuser.

 

Vue d’ailleurs

Invité à assister à ce séminaire le 13 septembre, Alvaro Iniesta Perez, délégué général adjoint du Mouvement international ATD Quart Monde, a salué la manière dont les militants Quart Monde avaient réussi à « mettre des mots sur ce qu’ils ont traversé et à en tirer des enseignements ». Il a tenu à porter un regard international sur « cette pandémie qui nous oblige à nous demander quelle est vraiment notre référence principale ». Il a ainsi cité la vision de membres d’ATD Quart Monde au Congo, qui pointent « l’importance de bâtir des solutions en communauté ». « Ils disent : il y avait des crises avant, il y aura des crises après, mais ce qui est le plus dur, c’est une communauté brisée, qui n’arrive pas à vivre ensemble ». Alvaro Iniesta Perez souligne donc « l’importance de créer des liens avec les autres, de permettre à d’autres de nous rejoindre, de trouver des chemins pour continuer à bâtir une société plus juste, plus fraternelle ».

Des priorités à explorer

Depuis plusieurs mois, le Pôle politique d’ATD Quart Monde a également souhaité « prendre le temps de travailler pour le monde d’après, mais pas dans l’urgence ». Quatre groupes de travail ont ainsi été créés pour « tirer des priorités à explorer pour les combats du Mouvement » :

Bâtir une société avec tous : une réflexion sur le modèle démocratique que l’on veut défendre et les conditions de la participation des personnes en situation de pauvreté.

Habiter : un travail autour du droit au logement, qui n’est pas encore effectif pour tous, ce qui peut avoir des conséquences insupportables, comme la séparation des parents et des enfants pour cause de problèmes de logement.

Être maître de sa vie : comment penser ensemble l’économie, ses enjeux et ses mécanismes, lutter contre les disparités territoriales et dépasser ses peurs.

Face au progrès, ne laisser personne de côté : une analyse de la question du numérique, son impact sur notre société, l’école, le rapport avec les administrations…

 

Photo : Séminaire des Universités populaires Quart Monde, 13 septembre 2020 à Pierrelaye. © GR, ATD Quart Monde