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Qui voit ces résistances ?

Les premiers résistants face à la grande pauvreté sont ceux qui la vivent quotidiennement. À partir de sa propre expérience, Rosette Proost nous le fait comprendre.

(Témoignage de Rosette Proost, militante d’ATD Quart Monde, décédée en 2003, extrait d’une intervention publique à Paris en 2002, et publié dans le journal « Résistances » 2004.)

«Quand on prend une initiative, on le fait parce qu’on sent qu’il faut agir, réagir, changer, parce qu’il y a une souffrance. Dans une discussion entre mamans, où il y avait des mamans pauvres et deux mamans qui sont des alliées, on parlait à un moment des difficultés, de l’impuissance des parents devant le comportement parfois si difficile, incompréhensible, destructeur de leurs enfants, de leurs jeunes. Les deux femmes alliées disaient qu’une des solutions pouvait être de mettre les enfants en internat, de faire appel à des professionnels, à des structures qui peuvent prendre en charge l’enfant, aider à son épanouissement et amener un recul par rapport à ses difficultés dans sa famille. Pendant la discussion, dans un moment de silence, une autre maman a dit : “Moi, j’ai écrit au juge pour lui demander de placer mes garçons. Je n’ai pas eu de réponse.” C’est la seule phrase qu’elle a prononcée dans tout l’après-midi. D’autres mamans ont parlé à sa place, après elle, en disant que, de toute façon, c’est comme ça qu’elles faisaient elles aussi.

Pas le choix

Elles se reconnaissaient dans sa situation et elles ont expliqué qu’elles n’avaient pas le choix, car ce n’est pas elles qui maîtrisaient ce qu’elles pouvaient faire ou ne pas faire. Quoi qu’il arrive, quand il y a un problème, ce sont les parents qui sont rappelés à l’ordre en permanence, appelés à s’expliquer, à se justifier.

Donc, il y avait deux dames qui proposaient de mettre les jeunes en internat : c’est considéré comme un acte de bon parent, c’est compris comme quelque chose de positif… De l’autre côté, il y avait les mamans qui écrivaient au juge… Dans une autre rencontre entre mamans, celle qui avait écrit au juge pour lui demander de placer ses garçons a demandé pourquoi le juge n’avait jamais répondu à sa lettre. Évidemment, ses enfants ont été placés bien plus tard, après une crise importante, au moment où ils devenaient vraiment un danger pour le quartier, pour les voisins.

Mais cette maman n’aura jamais la même reconnaissance pour ce qu’elle a essayé de faire. Elle aussi elle a cherché, elle aussi elle a essayé de mettre en place des solutions, mais elle n’avait aucun moyen. Le seul moyen, c’était le juge. Du coup, elle s’est retrouvée dans une situation de contrôle, d’enquête sociale avec un éducateur, et un placement dans un foyer qu’elle n’avait pas choisi.

Il y a des initiatives, des risques que prennent les plus pauvres qui sont comme un rappel à l’ordre à la société. Par exemple, héberger quelqu’un. Héberger quelqu’un, c’est interdit. Mais les familles disent souvent : on ne peut pas laisser un chien dehors, on ne laisse personne dehors !

Une solidarité punie

Bien sûr, cela pose souvent des problèmes très importants puisque, de toute façon, les services sociaux sont très vite au courant. C’est comme le vent qui passe. Mais eux, les plus pauvres, ils savent que certaines familles ne trouveront jamais de logement. S’ils ne les hébergent pas, elles resteront dehors. C’est une solidarité reconnue à l’intérieur du milieu, mais punie à l’extérieur du milieu. Et moi je dis que c’est un acte citoyen responsable, parce qu’il fait respecter un droit fondamental qui n’est pas assuré par le reste de la société. Les premiers à l’assurer, ce sont les gens qui savent d’expérience comment les choses se passent ».

Rosette Proost