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Nous serons vigilants dans le suivi du plan pauvreté

Après la visite du président de la République à Noisy-le-Grand le 10 septembre dernier, puis l’annonce de la Stratégie de lutte contre la pauvreté le 13 septembre, Claire Hédon, présidente du Mouvement ATD Quart Monde France fait un point sur les avancées et sur ce qu’il reste à faire.

Il s’agit d’une visite historique pour ATD Quart Monde ?

Oui, on peut parler d’un événement historique pour notre Mouvement. Dans la suite de la promesse de son fondateur Joseph Wresinski  de  » faire gravir les marches du Vatican, de l’Élysée, de l’ONU… aux familles de la misère « , nous avons toujours demandé à rencontrer les présidents de la République avec les militants Quart Monde (personnes ayant l’expérience de la pauvreté).

Habituellement, cela se passe à l’Élysée. Emmanuel Macron, lui, a fait le déplacement au Centre de promotion familiale de Noisy-le-Grand et il y a passé cinq heures : deux heures et demie d’échanges avec les militants, une heure et quart à TAE (Travailler et Apprendre Ensemble, l’entreprise solidaire d’ATD Quart Monde) et encore une heure et quart à l’espace Petite enfance du centre. C’est exceptionnel. Sur la durée, la qualité des échanges est meilleure et on a le temps de faire passer des messages.

Qu’est-ce que ça a changé ?

Nous ne sommes pas naïfs. Les mesures de la Stratégie pauvreté étaient déjà arrêtées, nous avions conscience que nous n’allions pas les changer. Mais nous savons aussi que c’est par la rencontre avec les personnes en situation de pauvreté que l’on change de regard sur elles.

Par ailleurs, j’avais participé à trois déjeuners avec le président. Je m’étais employée à le convaincre que le seul objectif possible était l’éradication de la grande pauvreté. Promettre de la diminuer, comme on le faisait jusqu’ici, est d’une extrême violence pour les plus exclus qui savent qu’ils resteront sur le bord de la route.

En partant de Noisy-le-Grand, Emmanuel Macron a dit  » avoir beaucoup appris « . Tous ces échanges ont remué des choses en lui. Cela se perçoit dans son discours du 13 septembre : il y parle d' » éradiquer la grande pauvreté « , promeut la participation des plus pauvres ainsi qu’une démarche globale d’accès aux droits.

Était-ce si important qu’il prononce le mot  » éradiquer  » ?

Oui, car on sort ainsi de la gestion de la pauvreté et cela engage l’État. Cela va nous servir de levier : nous allons nous appuyer dessus pour rappeler son engagement au chef de l’État chaque fois que nous jugerons que les choses ne vont pas dans le bon sens.

Là encore, nous ne sommes pas naïfs. Il y a les mots et il y a les actes, il y a le discours et il y a la Stratégie pauvreté. Et pour nous, il est clair qu’elle ne va pas assez loin. Mais nous voulons croire que l’État mettra des moyens à la hauteur. En tout cas, nous serons vigilants.

Quelles mesures positives retenez-vous ?

Le fait que l’on parte de l’enfant amène à s’interroger sur l’accès à l’ensemble des droits – un enfant ne peut pas bien étudier s’il est mal logé, si ses parents sont au chômage, etc. L’ouverture des crèches aux plus fragiles, aussi, est positive. Mais encore faut-il se donner les moyens d’aller chercher les familles  » hors des radars « . Sinon, elles ne viendront pas. Je mettrai ainsi un peu partout des bémols.

L’obligation de formation jusqu’à 18 ans va dans le bon sens. Mais le jeune doit pouvoir choisir son métier. Le revenu universel d’activité, qui va fusionner des minima sociaux, est intéressant s’il simplifie les démarches pour accéder à ses droits et s’il supprime ainsi le non-recours. Mais il y a le risque que l’on diminue ces minima comme en Grande Bretagne où ce fut un fiasco. La recentralisation du RSA est une bonne chose car il y a trop d’inégalités entre les départements. Mais on souhaitait une revalorisation. Enfin, nous approuvons sans réserve la fin des sorties sans solution des jeunes de l’ASE (Aide sociale à l’enfance) à 18 ans.

Vous avez des déceptions ?

Pour la Garantie jeunes, nous regrettons que leur nombre n’ait pas été augmenté – on reste à 100 000 par an – comme leur durée. Un an ou dix-huit mois ne suffisent pas pour faire mettre le pied à l’étrier aux jeunes les plus fragiles. Il faudrait deux ans, trois ans, et une approche personnalisée. De plus, comment être sûr de toucher les plus démunis si les Missions locales sont financées en fonction du nombre de jeunes qu’elles prennent en charge ? Enfin, alors qu’il y a urgence, rien n’est dit sur la nécessité de construire des logements sociaux, en particulier les moins chers accessibles aux personnes en grande précarité.

Est-ce une nouvelle étape ?

Le président a repris notre objectif d’éradiquer la grande pauvreté sur laquelle il porte un regard nouveau. C’est un tournant. La Stratégie pauvreté, elle, n’en est pas un. Je le répète : nous serons vigilants quant à son application et son évaluation mais dans tous les cas, il est clair qu’il faut aller beaucoup plus loin.