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Le numérique : un droit à affirmer

Le confinement a révélé avec plus d’acuité la fracture numérique. Démocratiser l’accès aux technologies numériques reste un défi à relever.

« Le numérique, ce n’est pas pour moi ! Je n’y comprends rien », s’exclame une militante Quart Monde de la région Rhône-Alpes lors d’une réunion organisée en 2020. L’animateur lui rappelle pourtant, en souriant, que c’est bien elle qui a envoyé un SMS groupé à tous les participants pour les inviter, et elle était même la seule à savoir faire cela.

Le mot « numérique » fait souvent peur. Mais nombreux sont ceux qui l’utilisent sans le savoir, plus ou moins facilement, chaque jour : GPS, smartphone, déclarations administratives, achats et jeux en ligne, lien avec l’établissement scolaire, télétravail, discussions avec la famille et les amis, réseaux sociaux… Ces usages se sont accélérés en 2020 en raison de la crise sanitaire. Mais la réflexion autour de leurs enjeux n’est pas nouvelle au sein d’ATD Quart Monde et a été au cœur de plusieurs Universités populaires Quart Monde ces dernières années.

Une fenêtre sur le monde

Certains membres du Mouvement pointent ainsi les aspects positifs et sont convaincus de l’importance du numérique pour lutter contre l’exclusion et la grande pauvreté. « J’ai téléchargé des applications qui me font économiser beaucoup d’argent. Il y a énormément d’applications pour des vêtements de seconde main par exemple. Il y a même des applications d’invendus chez les professionnels de l’agroalimentaire », souligne ainsi Christelle, de Toulouse. « Quand les gens habitent loin, c’est très bien. Si on doit chercher de la documentation, si on veut regarder des films, c’est gratuit, donc c’est super bien », ajoute Julie, de Bruxelles. « Ça peut être une fenêtre très grande ouverte sur le monde », poursuit Laurence, de Rouen.

Mais pour la plupart des militants Quart Monde, le numérique est avant tout une source de préoccupations. Et l’annonce par le gouvernement d’une dématérialisation de toutes les démarches administratives d’ici 2022 ne les rassure pas. « Depuis qu’on a trouvé ces outils, des employés ont disparu. Les services publics, les administrations font comme si tout le monde avait un bon niveau de connaissance et d’utilisation », regrette ainsi Hélène, lors de l’Université populaire Quart Monde du Mans, en janvier 2018.

Beaucoup soulignent la complexité des démarches administratives et gardent en mémoire leur sentiment de honte en se retrouvant seuls devant une borne à la Caf ou à Pôle emploi. Il y a parfois « des gens qui aident », constate ainsi Chantal, « mais il faut avoir les mots pour dire les choses ». Dire son mot de passe ou donner l’accès à l’ensemble de son dossier à une personne inconnue ne se fait pas facilement. « On a l’impression de ne plus avoir sa vie, d’être démuni. J’ai l’impression d’être une cloche. Ça m’handicape », témoigne Louisette, lors de l’Université populaire Quart Monde de Normandie en 2020.

Peur de se tromper

Tous évoquent « la peur de se tromper » et la crainte de voir apparaître la mention « dossier suspendu » à cause d’une case mal remplie, sans avoir la possibilité de revenir en arrière. Dans ce cas, « plus de RSA ou plus d’APL. Ça enlève les droits à la personne », poursuit Chantal. « C’est l’angoisse si on se trompe de touche, si on a mal compris. On a une crainte de fournir une fausse information qui va nous causer un souci majeur », explique Élie.

La question du coût est également primordiale. « Les abonnements sont excessivement chers. Moi je suis au RSA et j’ai un abonnement à 40 euros par mois, parce que si on n’a pas Internet, si on n’a pas le téléphone, je ne sais pas comment on cherche du travail, je ne sais pas comment on fait ses réseaux sociaux, etc. Donc c’est devenu presque impossible aujourd’hui de ne pas avoir ça », regrette Edith. La même problématique se pose à Jacques : « Même si on est peu utilisateur, aller au cybercafé nécessite un budget. Deux euros puis deux euros, tu as vite le prix d’un repas. »

Les militants Quart Monde demandent donc davantage d’accompagnements aux guichets, de formations et de réflexions sur la manière de créer les sites Internet. « Avant de former quelqu’un à une application, il faut essayer de penser l’application pour qu’elle ne soit pas forcément au top du top de la technique qui fait hyper plaisir à l’ingénieur qui l’a programmée, mais au top du top de la facilité d’utilisation pour la personne concernée », recommande ainsi Étienne, de Bordeaux. Alors que la société se numérise à grande vitesse, il est aujourd’hui nécessaire de réfléchir aux bienfaits du numérique, mais aussi aux obstacles qu’il génère, à partir des personnes les plus pauvres. Julie Clair-Robelet

 

Photo : ATD Quart Monde fait découvrir dès 1985 aux enfants de la Bibliothèque de rue de Brooklyn, à new York, le langage de programmation Logo, développé par l’informaticien Seymour Papert. © Bruno Tardie, ATD Quart Monde