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Il faut prendre le temps de construire « une parole collective »

Maîtresse de conférences en sociologie à l’université de Lille, codirectrice du Groupement d’intérêt scientifique « Participation et démocratie », et alliée d’ATD Quart Monde, Marion Carrel détaille les enjeux de la participation des personnes en situation de pauvreté.

Ces derniers mois, nous avons beaucoup entendu parler de participation des citoyens. Mais les personnes en situation de pauvreté sont-elles réellement entendues ?

Historiquement, quand on était pauvre, on n’était pas citoyen. La législation a évolué, mais cet héritage laisse des traces et les personnes en situation de pauvreté restent souvent inaudibles, non écoutées et non entendues dans l’espace public. Avec les Gilets jaunes, il y a eu une irruption de ces questions, mais cela n’a pas vraiment fait évoluer les espaces participatifs institutionnalisés, comme on le voit avec le Grand ou la Convention citoyenne. Il ne suffit pas d’inviter les personnes en situation de pauvreté à participer pour que les conditions soient réunies et pour qu’elles fassent entendre leur voix.

Quelles sont les difficultés rencontrées ?

D’abord, les personnes les plus pauvres s’auto-disqualifient souvent elles-mêmes, elles n’osent pas venir ou, si elles viennent, elles ne se sentent pas à l’aise. Les paroles entendues dans ces instances participatives peuvent susciter de fortes émotions, il peut y avoir de la colère, de la rage parfois. Si rien n’est organisé pour gérer ces moments, la participation peut être mise en péril. La personne qui ressent une émotion peut s’auto-exclure, l’animateur ou les autres participants peuvent lui faire comprendre qu’elle ne doit pas s’exprimer ainsi.

Pourtant, on le voit dans les dispositifs comme ceux du croisement des savoirs, ces moments sont cruciaux. Ils permettent l’expression de sentiments d’injustice. Il faut alors prendre cela au sérieux, permettre aux participants de se remettre en groupe de pairs pour prendre le temps de se poser collectivement sur cette émotion ressentie.

Comment faire en sorte que la participation fonctionne réellement ?

Il faut d’abord que les objectifs et les modes d’animation soient discutés avec les associations regroupant les personnes en situation de pauvreté, pour s’appuyer sur leurs connaissances en matière de participation. Il faut ensuite préparer en amont tous les participants, et pas seulement les personnes en situation de pauvreté. C’est pour cela qu’il est nécessaire d’avoir des temps de préparation, notamment en groupes de pairs. Lorsque les personnes en situation de pauvreté ont des lieux à elles de construction d’une parole collective, cette parole a ensuite une certaine force face aux élus ou aux professionnels.

Ceci n’empêche pas, au contraire, des prises de paroles individuelles, car elles peuvent s’appuyer sur un savoir collectif, ce qui leur permet de ne pas se sentir illégitimes ou affaiblies face à des gens qui parlent très bien, qui ont des diplômes… Cette préparation collective prend du temps, il faut parfois plusieurs années avant qu’une personne se sente autorisée à s’exprimer.

Comment convaincre les personnes en situation de pauvreté de participer à ces instances ?

Il peut être bénéfique de partir de la colère des personnes, de discuter de ce qui ne va pas dans leur vie, dans leur quartier et de leur montrer que leur avis est intéressant. Ces personnes sont souvent étonnées de voir que leur parole est jugée digne d’intérêt. Lorsqu’on prend la peine de les écouter, on comprend que leur colère est liée à des choses anormales, injustes, qu’elles vivent au quotidien et qu’elles ont une connaissance à apporter pour améliorer le service public.

Il faut aussi faire en sorte que les personnes en situation de pauvreté aient une indemnité pour ce travail. Dans ces instances participatives, les professionnels sont souvent là sur leur temps de travail, les élus sur leur temps d’indemnité d’élus, il est donc logique que les personnes en situation de pauvreté reçoivent aussi une indemnité, qui ne leur enlève pas les droits au RSA.

La participation telle qu’elle est prônée par ATD Quart Monde peut-elle être reprise dans la société ?

Il y a encore un grand enjeu sur les questions de conception et d’animation des dispositifs participatifs. On le voit avec la Convention citoyenne sur le climat, la question de l’exclusion a été réglée par le tirage au sort. Je pense que c’est une bonne initiative, car les 150 citoyens tirés au sort sont beaucoup plus représentatifs de la société française que les assemblées élues. Mais reste l’idée qu’il suffit d’inviter les gens pour qu’ils viennent et que ça se passe bien. On reproduit des modèles hérités de l’Assemblée nationale, avec l’idée que tout le monde est à l’aise pour parler de précarité devant une centaine de personnes.

Pour l’instant, les concepteurs et les animateurs des dispositifs participatifs n’ont pas encore compris l’intérêt de démarches spécifiques, avec un travail en groupe de pairs. Il y a encore beaucoup de travail pour parvenir à une réelle participation de tous. Propos recueillis par Julie Clair-Robelet

 

Photo : © Marion Carrel