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Feuilleton – J’ai cherché si c’était vrai – #8

De L’Oréal aux bidonvilles de la banlieue parisienne, des ghettos new-yorkais aux favelas brésiliennes, le récit d’un combat dédié à tous ceux qui cherchent à « faire bouger les choses ».
Le temps du confinement, les Éditions Quart Monde vous proposent de lire (ou relire) gratuitement le très beau récit d’engagement  J’ai cherché si c’était vrai. Bernadette Cornuau, une femme engagée, mis en mots par Jean-Michel Defromont et, pour l’occasion, en images par Petite Poissone.
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XIII

La Cerisaie

Cette Cerisaie-là n’avait rien de la sérénité d’un verger en fleurs au printemps, ni du grand domaine en faillite dont Tchekhov a fait le sujet de sa pièce. Pourtant, elle est bien en faillite ici, la société, comme dans tellement de lieux à travers le monde : une cité de quinze rangées de baraquements, comprenant chacune six logements de vingt-cinq mètres carrés, avec au bout des « toilettes » qui n’en ont plus que le nom. Dans ce camp sont parquées près de quatre-vingt-dix familles. Certaines, très nombreuses, y occupent deux appartements communicants. Toutes ont été expulsées des logements sociaux de la préfecture de Paris. C’est pour cette raison qu’elles sont là.

Après les gratte-ciel de New York, l’atterrissage est rude. Dès le premier jour, une jeune Québécoise, Francine, fait équipe avec Bernadette. Après Noisy, La Campa et les États-Unis, elle aurait pu croire qu’elle avait fait le tour de ce qu’est la violence, mais l’accueil à La Cerisaie la prend au dépourvu.

« La première fois qu’on est allées dans la cité pour se rendre compte, seulement marcher, on a eu des insultes. Une femme nous a craché à la figure en disant: “Foutez le camp, sales étrangers!” Nous n’avions pas des airs d’étrangers pourtant. Ce n’était pas du racisme, c’était quand même très violent. D’une violence tout autre que celle que j’avais connue aux États-Unis. Cette femme n’était pas ivre. Et les autres ne lui disaient pas de se taire. Bon. On n’a rien dit. On a continué à marcher calmement, un peu assommées quand même. Mais on est restées. Jamais je n’avais connu ça à La Campa. »

Le logement attribué aux deux femmes se trouve contigu aux toilettes, toutes démolies, sans rien pour en retenir la puanteur. Refaire l’intérieur du logement, cela, elles peuvent. Mais pour le reste…

La cité a des « gardiens ». Un couple. Lui est employé comme maçon à l’extérieur, elle, elle fait respecter l’ordre à coups de nerf de bœuf. Qu’une poubelle soit déposée au mauvais endroit ou qu’elle remarque on ne sait quoi, la gardienne hurle à travers la cité, faisant claquer son nerf de bœuf. Bernadette : « On était allées la voir pour lui expliquer qui on était. On s’est rendu compte qu’elle ne comprenait pas bien, mais qu’elle ne nous passerait rien. »

Les deux femmes veillent alors scrupuleusement à ce que cette gardienne ne les prenne jamais en défaut.

« Je repense aux poubelles. C’est le mot qui circulait à la préfecture pour désigner la cité : “la poubelle des HLM de Paris”. Les gens qui habitaient là, presque tous, appelaient aussi leur cité “la poubelle”. »

Dès l’installation de Bernadette et Francine, une rumeur traîne dans la cité, tenace comme toutes les rumeurs: « C’est la préfecture qui les a fait venir. » La préfecture qui a le pouvoir de vous dire : un jour vous êtes ici, demain vous irez là. La préfecture, la police, tout ça c’est du pareil au même. Ces deux-là sont de mèche avec ceux qui les ont parqués dans cette cité de malheur. Elles sont de leur bord, c’est sûr ; pour surveiller, contrôler, sinon pourquoi venir se perdre ici quand on a le choix de vivre ailleurs ? La méfiance est amère, et elle a la vie dure.

Les deux femmes ont beau dire et redire qui elles sont, qu’elles ont choisi d’être là parce qu’elles veulent à tout prix que la vie des gens dans la cité soit plus humaine, personne ne veut les croire.

« Qu’est-ce qu’on pouvait faire à ce moment-là ? Des relations. Des relations, mais discrètes, avec les gens autour, autres que la police. Avec la mairie, on ne pouvait pas ne pas en avoir. C’était le seul lieu à proximité avec qui les gens de la cité avaient des relations. Souvent de l’assistance, d’ailleurs. Pendant des mois, on nous a jeté des pierres. Je n’en pouvais plus. Francine non plus. »

Rien à voir, en effet, avec la facilité relative des combats menés à La Campa, la bataille de l’école gagnée en une semaine, puis celle de l’eau en quelques mois, puis celle d’un réseau d’amis offrant les soutiens concrets d’une confiance donnée, jamais reprise. Comment sortir ici de cette méfiance hargneuse engluée dans un tel malentendu ?

C’est alors qu’un documentaire tourné avant le départ de Bernadette pour l’Amérique, sur La Campa justement, passe à la télévision (en 1965, il n’y avait encore qu’une seule chaîne). On y voit, longuement filmées, Bernadette et Marie-Claude Boireau, celle qui avait succédé à Nadine. Le commentaire du journaliste explique clairement qui elles sont et ce qu’elles font au milieu de ce bidonville.

Du coup, aux yeux des gens de la cité, leur image change. On commence à les croire, à faire le lien entre leurs explications répétées et ce qui a été « vu à la télé ». Certains de La Cerisaie connaissent des habitants de La Campa. Monsieur Châtelet, patriarche influent, soutient alors que ces deux-là sont des femmes sur qui on peut compter, et qu’elles n’ont rien à voir avec la préfecture, encore moins avec la police.

Mais tous ne sont pas convaincus. Peu après, nouveau blocage : les loyers augmentent. Plusieurs personnes viennent protester chez Bernadette et Francine comme si elles s’adressaient directement aux représentants des HLM. Encore une fois, il leur faut répéter qu’elles ne sont pas de la préfecture, affirmer que, comme eux, elles paient la location. Le doute s’obstine, quand juste à ce moment, une enveloppe est glissée sous la porte. Elles l’ouvrent devant leurs voisins: c’est la facture du loyer. La preuve est faite enfin qu’elles sont bien locataires.

« Partout ça arrive, je crois. Ce qui me fait dire, premièrement, qu’on a raison d’expliquer qui on est, même si on n’est pas compris tout de suite. Deuxièmement, qu’il faut énormément de patience. Et moi, trop marquée par la violence, je n’avais pas cette patience-là. Le pire que l’on puisse vivre, c’est d’être pris pour ce qu’on ne veut justement pas être, de ne pas être compris par ceux avec qui on se bat, ceux avec qui on cherche à créer des relations pour que ça change. »

Si les parents commencent à leur faire confiance, les deux femmes ne sont pas au bout de leurs peines. Dans la cité, les adolescents de douze à seize ans sont nombreux et, pour la plupart, très révoltés, donc violents.

Elle raconte : « Bien sûr, ils crevaient les pneus de tout le monde, y compris les nôtres. On devait garer la 2 CV très loin, dans des endroits où ils ne passaient pas. Ils faisaient pareil avec les gens de la cité, jeter des pierres, insulter, cracher, crier, en bandes de six ou sept. Et quand une famille réagissait, on lui cassait les carreaux… Cette violence, je ne pouvais vraiment pas la supporter. Je m’endormais avec, j’en rêvais et je m’éveillais avec. »

Alors que les voisins laissent faire et se résignent, les deux femmes se confrontent avec les jeunes, ne recevant que des pierres comme réponse, contraintes d’aller demander à l’un et à l’autre de les aider à réparer leur porte. Quand des adultes viennent chez elles, c’est d’ailleurs un des sujets constants de conversation : comment se fait-il que personne ne réagisse ?

« Ils nous disaient qu’ils n’étaient pas d’accord, mais qu’ils n’avaient pas envie qu’on leur casse leurs carreaux. » Et puis, à force de les voir réagir, alors qu’elles sont aussi désarmées qu’eux, les gens se prennent aussi à oser.

Dans ces confrontations, le maire communiste se pose à leurs côtés.

« Il savait comment être avec les gens, sans fuir les confrontations, ni les laisser tomber, ou les laisser sans rien. »

Au départ, l’homme se méfiait de ce mouvement fondé par un prêtre.

« J’avais été le voir avant d’habiter la cité, en lui disant nos raisons d’y aller. Il faut toujours faire ça : aller voir les personnalités qui ont à faire avec les habitants d’un quartier, avant d’aller s’y installer. C’est important pour nous, comme pour les habitants, parce que ça met nos forces ensemble. »

Il n’y a pas eu que des confrontations, heureusement, il y a eu aussi des événements heureux, parfois prévisibles. Et là, Bernadette applique une stratégie qui tient en trois mots: « avec de l’avance ».

Elle s’anime : « Dès qu’il y avait une fête à Stains, on s’y préparait beaucoup avec les plus jeunes. C’est important: mettre les enfants dans tout ce qu’on fait, pour qu’ils puissent aller ailleurs, avec de l’avance. Tu vois, c’était ça aussi les jardins d’enfants: tout faire pour qu’ils puissent rentrer à l’école avec de l’avance. Donc, ces concours qu’on préparait à fond, c’était pour qu’ils aient de l’avance sur les autres, ceux qui venaient à la fête, mais qui n’avaient rien préparé. Les ados étaient là aussi, les parents étaient fiers. Préparer les événements heureux qui se présentent, ça nous fait sortir du puits, et ça permet aussi de vivre ces temps avec les autres. Même nos relations avec la gardienne s’amélioraient un peu. Pas pour les gens par contre. »

Pendant les deux ans qu’elles passeront à La Cerisaie, Francine, la Québécoise, restera la coéquipière de Bernadette, osant accompagner les adolescents jour et nuit, faire « des folies » avec eux. À la fin, épuisée, Francine quittera cet engagement que son aînée avait mis tant de temps, elle, à choisir de façon définitive.

Bernadette veut conclure cet épisode sur une fête mémorable, devenue légendaire, puisant ici encore dans sa foi inébranlable, basée sur l’expérience que les choses peuvent changer dès lors qu’on s’y engage.

Au mois de mai 1968, allant le soir à la rencontre des étudiants dans un quartier latin en pleine éruption, le père Joseph les avaient mis au défi d’appliquer leur slogan « Le Savoir dans la rue ». Parmi eux, trois groupes avaient alors accepté de préparer, plusieurs mois durant, des spectacles de rue avec des jeunes des cités de la banlieue où travaillaient les volontaires. Ainsi, à Stains, et pas seulement à La Cerisaie, le défi fut de revivre l’insurrection du peuple, le 14 juillet 1789.

Après toutes ces années, l’enthousiasme, l’enchantement de Bernadette restent intacts:

« C’était extraordinaire ! Ils avaient préparé avec eux tous les déguisements, s’étaient habillés en révolutionnaires, avec les chapeaux, jouant des scènes de la Révolution française comme s’ils l’avaient vécue.

Voilà ce qu’on pouvait faire avec les jeunes. »

 

XIV

Les mystères, la colère et la peur

Semaine après semaine, lecture après lecture, nous avions parcouru l’enfance de Bernadette, sa jeunesse, les dix premières années de son combat.

La maladie, aussi patiente qu’inexorable, alourdissait sa fatigue, fragilisait ses mouvements de plus en plus restreints, mais Bernadette gardait une sagacité toujours aussi réactive. Lors de nos entretiens, j’ai vite compris qu’elle ne tenait pas à ce qu’on s’attarde sur son état de santé. Souvent, avant de me rendre chez elle, j’appelais pour demander comment elle allait, savoir si c’était raisonnable que je vienne. Une fois, sa voix chevrotante me fit cette réponse lapidaire : « De toute façon, ça ira jamais mieux. »

D’habitude, quand j’arrivais, je commençais par lui remettre les pages du jour qu’elle ne lisait plus elle-même, j’allumais mon petit magnéto et je débutais la lecture. Mais ce jour-là, j’avais d’abord voulu lui avouer ma perplexité, proposant même ce titre pour notre ouvrage : « Mystères Bernadette », ajoutant aussitôt:

– Ça va sûrement changer, mais c’est pour te donner mon état d’esprit.

Loin d’être étonnée, elle compléta elle-même :

– Et celui de beaucoup de volontaires. Ils veulent justement que j’écrive pour ça, parce qu’on ne sait pas bien qui je suis, à part ce que tout le monde connaît.

Du coup, je m’enhardis:

– J’avoue qu’au fur et à mesure de notre avancée, l’énigme reste entière.

Interloquée, elle s’exclama :

– Ah bon ! Alors à quoi ça sert ?

Je ne pouvais plus qu’aller au bout de ma pensée :

– Toute personne a son mystère, mais toi, la façon dont tu racontes La Campa, New York, La Cerisaie… j’ai l’impression d’écrire une vie de sainte.

– Oh !

Son « Oh ! » tonna comme un éclair. Une colère si soudaine la saisit qu’elle l’aurait fait se lever si elle avait pu, et peut-être partir, claquant la porte. Pourquoi était-elle si fâchée ? J’avais pensé la provoquer un peu, c’était réussi! Je lui faisais gaspiller le peu de force qui lui restait. Confus, j’essayai de l’apaiser:

– Je suis désolé, mais un engagement aussi radical (j’aurais dû dire « irréprochable ») on sait pas d’où ça vient, tu comprends ?

Elle bouillait encore :

– Mais les autres sont pareils!

– Quoi « ils sont pareils » ?

– Dans tous ces lieux, ils sont comme moi, ils s’acharnent!

Sur le moment, je n’ai pas eu la présence d’esprit de souligner que, jusqu’à ce point de son récit, partout où elle était passée, la plupart « des autres », comme elle disait, avaient fini par quitter cet engagement total, usées par un quotidien trop décapant, abdiquant devant une pression familiale aussi sécurisante qu’étouffante, partant créer leur propre famille, ou simplement fuyant une misère qui donne presque tout le temps envie de fuir. Passés les questions et les doutes de ses années de jeunesse, Bernadette était restée. Elle continue :

– Y en a d’autres! Rien que dans le mouvement, y en a plein d’autres qui sont des mystères aussi et qui s’acharnent, de toutes leurs forces, croyants ou non ! Moi, je crois à une force supérieure, à un au-delà, mais c’est un grand mystère. Les mystères ne me gênent pas. Il y a des mystères qu’on a en soi et des mystères qu’on a devant soi… Et quand tu dis « on ne sait pas d’où ça vient », moi je sais d’où ça vient. Ça vient de l’enfance. J’ai toujours été comme ça.

Je la revis alors, échappant aux murs de son pensionnat, à Pontoise, pour aller jouer aux billes avec des gamins qui n’auraient jamais pu suivre leur scolarité dans ce genre de collège pour « enfants de bonne famille ». Je n’avais pas non plus oublié leur façon, à elle et à sa sœur, de quitter ce mariage où leur grand-mère n’avait pas été invitée, en l’annonçant à tout le monde. Qu’elle ait toujours été comme ça, je n’avais aucun mal à le croire.

« Une vie de sainte », pour moi, n’avait pas de résonance forcément religieuse. Il évoquait une personne jamais négative sur qui que ce soit, totalement désintéressée, entièrement vouée aux autres. Dans une enquête policière, on cherche « le mobile », le mobile du crime… L’envers du crime, ici, c’est l’engagement. Dans l’engagement de Bernadette, quel était le mobile ? Pourquoi dans une fratrie, dans un groupe humain, une personne s’engage-t-elle de façon radicale, alors qu’en apparence rien ne la distingue, rien ne la prédestine à cela plus que les autres membres de sa famille, de sa communauté ? Je me suis souvent posé la question. C’est quelque chose de ce mystère-là que je voulais élucider, par cette remarque qui avait déclenché une telle colère chez Bernadette. Avec le recul, je ne regrette pas de l’avoir provoquée.

Des mois après sa mort, me trouvant seul à retravailler ce moment de controverse avec elle, il m’avait été impossible d’avancer pendant toute une journée jusqu’à ce que, le lendemain au réveil, une petite phrase s’impose. Une phrase de Bernadette à l’hôpital, une des dernières fois où on s’était parlé de ce livre justement, comme si elle avait voulu que je m’éveille avec ses mots : « Faut pas rester bloqué ». Une sorte de clin d’œil rappelant son attitude constante de ne jamais se laisser enliser dans ce qui apparaît comme une impasse.

Le même jour, Bernadette s’était mise à me parler de la peur :

– J’ai eu peur trois fois. Pendant la marche avec Martin Luther King, non, j’ai pas eu peur. La première fois, c’était à La Campa. Notre caravane, je l’ai dit, servait de cabine téléphonique pour les gens du bidonville. Ils ne payaient pas quand c’était pour appeler un médecin par exemple, mais quand c’était personnel, oui. Parmi des gitans venus de Marseille, un homme refusait de payer, alors qu’il téléphonait des heures. Et moi je n’ai pas cédé. Ça allait mal se terminer, c’était un gros colosse. Là, j’ai eu peur.

– Il t’a battue ?

– Non.

– Comment ça s’est passé ?

– Ali, notre voisin, est venu s’asseoir calmement sur la banquette à l’intérieur.

– Du coup, l’autre s’est calmé.

– Oui. Sa présence calmait les gens. C’est comme ça qu’il faisait toujours.

– Le gars a payé sa communication ?

– Oui. Il a demandé l’argent au Rachaï.

– Donc ça, c’était la première fois. La deuxième ?

– En fait, c’était ça la deuxième. La première, c’était à Noisy. Le week-end, du temps où j’étais à La Campa ou à La Cerisaie, j’allais parfois à Noisy. C’était un samedi de Pâques. Tous ceux de l’équipe étaient à la chapelle (que le père Joseph avait construite avec les hommes du bidonville) et moi je m’étais retrouvée toute seule au centre, dans les locaux du mouvement attenant au camp. C’est là qu’un homme est arrivé, furieux, complètement ivre –  le père du petit Gérard, je me souviens, le premier petit gars que j’avais vu en découvrant le camp. Son père, je l’aimais beaucoup, mais là, l’alcool l’avait rendu complètement fou. Sa femme avait eu un fils avant de le connaître et, dans ces cas-là, c’est toujours lui qui prenait les coups. Ce jour-là, il avait poursuivi l’enfant avec une fourche, et le garçon avait couru jusqu’à chez nous, espérant y trouver protection. Comme je m’étais mise entre la fourche et lui, j’ai bien cru que j’allais être transpercée.

– Et comment se fait-il qu’il ne l’ait pas fait ?

– Sais pas… C’était un homme bon, il n’aurait pas été jusque-là.

– Même dans l’alcool ?

– Oui. C’était toujours avec l’alcool de toute façon. Dans ces cas-là, on peut jamais savoir quelles vont être leurs réactions. Une autre fois, à La Campa, c’était quelqu’un qui m’en voulait. Je ne sais plus pourquoi. Complètement saoul aussi, il me jetait des bouteilles de bière à la tête. Là, des Irakiens se sont interposés, attrapant les bouteilles. En fait, c’était toujours quand les gens avaient trop bu. Sauf une fois.

– Donc c’est quatre fois, en tout.

– Les bouteilles de bière, c’était pas important. Il y en a une autre où j’ai eu encore plus peur. À  La  Campa, un soir, une fillette est venue me chercher, en me demandant de venir tout de suite à la maison. Son père était algérien, sa mère française. C’était la guerre d’Algérie. Il y avait là trois Algériens qui venaient de lui casser les côtes.

– Au père ?

– Au père. Non seulement ils voulaient soutirer de l’argent à cette famille qui n’en avait pas, mais surtout ils voulaient l’enrôler, lui, comme tueur, et il ne voulait pas. La femme voulait qu’on fasse quelque chose. Les autres étaient toujours là ! J’ai dit que la seule chose à faire, c’était de l’emmener à l’hôpital. Les autres s’y opposaient: « Il va dire comment c’est arrivé ». Je n’ai pas cédé, mais j’ai promis de ne rien dire, et j’ai demandé au père de ne rien dire non plus. Je suis sortie de la baraque et en rentrant à la roulotte, je ne faisais que trembler. Nadine m’a demandé ce que j’avais. Je ne pouvais rien expliquer tellement je tremblais. Ils m’ont poursuivie, ce jour-là. Je croyais qu’ils allaient me casser les côtes, à moi aussi. Pendant quinze jours ils m’ont suivie. Je crois que c’est là qu’a été ma plus grande peur…

À peine terminé son inventaire, elle tourne la tête vers moi, et de son petit sourire, victorieuse, elle me fait:

– Tu vois! J’ai dit que j’ai eu peur !

À suivre…

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