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Feuilleton – J’ai cherché si c’était vrai – #7

De L’Oréal aux bidonvilles de la banlieue parisienne, des ghettos new-yorkais aux favelas brésiliennes, le récit d’un combat dédié à tous ceux qui cherchent à « faire bouger les choses ».
Le temps du confinement, les Éditions Quart Monde vous proposent de lire (ou relire) gratuitement le très beau récit d’engagement  J’ai cherché si c’était vrai. Bernadette Cornuau, une femme engagée, mis en mots par Jean-Michel Defromont et, pour l’occasion, en images par Petite Poissone.
Retrouvez-nous chaque mercredi et vendredi pour de nouveaux épisodes. Bonne lecture !
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XI

Avec Martin Luther King

En octobre 1964, Martin Luther King devient le plus jeune lauréat de tous les prix Nobel de la paix. Dans les États du Sud, la ségrégation reste forte ; le droit de vote – bien qu’inscrit dans le quinzième amendement de la Constitution américaine depuis 1870 – reste, dans les faits, toujours inaccessible aux Noirs. Bernadette se souvient :

« Cette exclusion des Noirs par les Blancs dans un même pays, je ne comprenais pas que l’on puisse en arriver là. À cette époque, il y avait pas mal de manifestations. Ces marches étaient organisées pour passer dans des quartiers, des villes où les conditions de vie et les violences étaient les pires. Les gens savaient que la marche allait passer à telle heure et, sur le parcours, ils s’y joignaient. Certains Blancs rejoignaient les Noirs. Parfois, en cours de route, d’autres Blancs leur jetaient des pierres. »

Évidemment, Bernadette et Nilu voudront rejoindre une de ces marches lancées par Martin Luther King.

La marche en question avait pour but de permettre que les enfants noirs puissent aller dans les mêmes écoles de quartier que les enfants blancs. Elle devait s’achever par une rencontre avec le gouverneur de l’Alabama. Les voilà donc partis dans un de ces bus qui sillonnent le pays. Mais, une fois arrivés, les deux jeunes gens ne voient personne.

« On s’est renseignés. La marche démarrait beaucoup plus au sud, où les conditions des Noirs étaient pires. Nous avons donc repris un bus de nuit pour les rejoindre et là, au matin très tôt, nous avons pu intégrer la protest (la manifestation) qui démarrait, toute une foule avec Martin Luther King en tête. Du lever au coucher du soleil, on a marché côte à côte au milieu des gens. Mais j’ai tellement vécu intensément et intérieurement cette journée que j’en avais oublié Nilu.

Au fur et à mesure de l’avancée, d’autres nous rejoignaient. Surtout des Noirs. Quelques Blancs aussi. Ce qui m’a le plus émue, et qui nous unissait avec le plus de force, c’était ce chant que tout le monde reprenait en chœur : We shall overcome (“Nous triompherons”). J’entrais complètement dedans avec eux. Il y avait des chants très militants, d’autres sur la vie quotidienne, mais aussi, j’avais bien aimé, plusieurs chants humoristiques, légers, dans lesquels les gens se retrouvaient bien. Je me rappelle de The little hat où les Noirs se moquaient du petit chapeau d’une Blanche dans un bus. »

J’imagine cette large rivière humaine, ces milliers de gens swinguant des hanches et des épaules, portés par ces chants qui allégeaient leurs pas.

« Par moments, quand Martin Luther King parlait, on arrêtait la marche pour l’écouter, debout. Il informait tout le monde des avancées, en Alabama mais aussi dans d’autres États, et entraînait les gens à poursuivre des marches pour gagner le droit de vivre dignement, à égalité avec les autres. Par moments, il lançait des prières que tous les Noirs connaissaient, qui demandaient à Dieu de soutenir cette population privée de ses droits fondamentaux… Entre les incantations, les slogans, les chants puis des temps de marche, il y avait juste la possibilité de se dire quelques mots, ou d’aider des personnes âgées qui avaient du mal à marcher, ou d’autres comme moi qui avaient du mal à suivre. »

Ici, j’apprends incidemment qu’une année, Bernadette avait suivi le pèlerinage étudiant de Paris à Chartres. Elle dit ça en passant, juste pour illustrer qu’elle n’était pas une bonne marcheuse : « Arrivée à la cathédrale, on me portait presque, tellement mes pieds étaient couverts d’ampoules. » Mais laissons Chartres. Revenons en Alabama : « C’est vrai que le fait d’avoir des difficultés dans les longues marches, ça me rapprochait des gens. Tout le monde vivait pleinement cette marche, toutes les générations, des personnes âgées, des jeunes, des adolescents, même des enfants. Pour manger, pour boire, les gens partageaient ce qu’ils avaient apporté. J’ai fait un peu connaissance avec ceux qui étaient autour de moi, autant les Blancs que les Noirs. Les Blancs, quand ils voyaient d’autres Blancs, ils se rapprochaient, mais moi je retournais au milieu des Noirs. Ils comprenaient bien que nous étions en accord avec eux, et c’était important pour eux. Par moment, on parlait un peu de leur vie, je les interrogeais sur leurs conditions d’exclusion que les Blancs connaissaient bien aussi. Beaucoup de policiers encadraient la manifestation, mais calmement.

C’était impressionnant de voir ces gens privés de tout, subissant tellement de violences dans leur vie, marcher, toute cette journée, sans violence… »

Regard au loin, elle continue : « Dans le mouvement, la “non-violence” on l’appliquait, le père Joseph la pratiquait, mais il ne parlait pas en ces termes-là. En fait, la population avec laquelle nous étions engagés était non-violente. Elle résistait pour survivre, mais elle n’était pas organisée pour un combat. Le père Joseph la suivait. Tout ce qu’il a créé, c’était à partir d’elle, sans se référer au départ à de grands combats comme ceux de Gandhi, Luther King ou autre… »

Et elle conclut, toujours rivée sur le mouvement :

« J’ai tout de suite pensé que cette expérience avait beaucoup d’intérêt pour le mouvement. J’étais persuadée qu’il fallait une présence à une population, mais aussi qu’il fallait un combat public. Je ne savais pas comment. C’est vrai qu’à La Campa j’avais mené des petits combats, mais en revenant de cette marche, j’étais persuadée de l’importance d’un combat auprès de l’opinion, des pouvoirs publics. »

Tard, au soir de cette manifestation, quand la foule s’est dispersée, Bernadette a repris son bus avec Nilu, son ami, Indien à la peau claire, « non-violent » disciple de Gandhi, un bus pour New York, dans lequel, dit-elle « il n’y avait que des Blancs ».

 

XII

Personne pour y aller

Après six mois aux États-Unis, et après ce qu’elle-même appelle « une déprime », Bernadette a repris pied grâce à Nilu, à ses amies de Mobilization for Youth, à ses liens, même distendus avec les volontaires restés en Europe, et avec un père Joseph lui aussi frappé à cette époque par une dépression qui, pendant tout un temps, l’a empêché d’écrire.

Et voilà qu’une lettre de lui vient tout bouleverser. En France, des familles rejetées de toute la région parisienne sont reléguées dans des cités dépotoirs, abandonnées par tous dans une violence insupportable. Depuis Noisy, le petit groupe, qui tient bon avec ceux du camp, suit de près ces mouvements forcés de population, toujours à l’affût des lieux où des familles sont le plus exclues. La préfecture d’Île-de-France, après l’avoir d’abord refusé, donne son accord pour attribuer au mouvement un logement pour une équipe de volontaires permanents, cité de La Cerisaie, à Stains. Et c’est à Bernadette que le père Joseph demande d’y aller.

Sur le coup, elle refuse de partir. Son travail à New York n’en est qu’à ses débuts. Elle commence à aimer cette ville, à se sentir profondément comprise par Monica, et puis il y a Nilu. Mais en France, elle le sait, ils ne sont qu’une poignée.

Elle explique : « Aussi bien les familles que les quatre, cinq qui étaient là avec le père Joseph, je ne pouvais pas les abandonner, c’est tout. C’est comme ça que la décision a été prise. Peut-être que ce refus de l’abandon est dû à l’abandon de mon père, je n’en sais rien, je n’en suis pas consciente. Mais que personne ne se sente abandonné, ça m’est toujours resté. Il ne faut pas effacer que c’était difficile à vivre. Surtout pas l’effacer. Je serais sans doute restée aux États-Unis si on ne m’avait pas dit: “On a absolument besoin de toi ici.” Alors qu’on nous avait toujours refusé l’autorisation de nous implanter dans ces cités d’urgence, voilà qu’on nous l’accordait. Et il n’y avait personne pour y aller. »

Quand j’évoque Nilu, elle dit  seulement: « Il a promis de venir à Noisy avec son organisation indienne, ce qu’il a fait plusieurs fois, puisqu’on est toujours en lien avec lui. »

Elle ne tient pas à en dire plus.

L’un et l’autre ont donc opté pour la fidélité à l’engagement premier qui les avait amenés à New York. Nilu est reparti vers l’Inde, Bernadette vers la France. Là, elle précise :

– Mais, quand le père Joseph m’a parlé de Stains, j’ai dit que je voulais absolument un mois, que ça attendrait un mois. Je voulais découvrir la beauté de ce continent. La beauté des gens et celle du pays. Donc, j’ai fait un mois de voyage.

– Où ça ?

– J’ai d’abord été dans une île au large de Boston et ensuite au Canada.

– Tu y es allée seule ?

– Non. C’est le hasard… Je visitais une église à Boston, et un couple m’a invitée à déjeuner ou à boire un café, je ne sais plus. On a fait connaissance, on s’est dit ce qu’on faisait dans ce pays. C’étaient des Américains, ils ne parlaient pas français. Ils m’ont proposé de les accompagner au Québec. Alors j’ai dit: « Dans trois jours, je peux », parce que je voulais absolument aller sur cette île en face de Boston, une île où on n’allait pas en voiture, où il y avait des fleurs, des plantes qu’on ne trouvait pas ailleurs, des écrevisses… Idyllique ! Les gens qui vivaient là avaient une vie sereine. (Était-ce Martha’s Vineyard, cette île si réputée que plusieurs présidents des États-Unis y ont passé des vacances ? Elle ne sait plus.)

– J’aimais bien ces temps seule où je pouvais prendre du recul. J’en avais besoin. Tout le monde en a besoin. Ça, je me suis relevée de cette déprime avant de revenir ! Le couple m’a attendue les trois jours à Boston, puis on est allés au Québec.

 

À suivre…

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