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La participation de ceux que l’on entend le moins

Une démocratie, que ce soit au niveau local ou national, ne peut vivre sans la participation de tous. Des militants Quart Monde décrivent les conditions à mettre en place pour permettre une participation pleine et entière des personnes en situation de pauvreté.

« La participation, c’est dans l’ADN du Mouvement depuis le départ, parce que le fondateur, Joseph Wresinski, a vécu lui-même l’humiliation de la pauvreté, la non-prise en compte de ses besoins, de ses idées », affirme la présidente d’ATD Quart Monde, Claire Hédon. « C’est beaucoup plus constructif de faire avec les personnes que de simplement leur demander leur avis ou de les auditionner. Mais il faut permettre l’élaboration de la parole dans de bonnes conditions », poursuit-elle.

Cette exigence n’est pas toujours entendue, ni comprise. « Cela oblige à se remettre en cause. On est regardé comme des empêcheurs de tourner en rond, des casse-pieds. » La participation de ceux que l’on entend le moins nécessite ainsi des temps de préparation, mais aussi des séances de bilan et de retours d’expérience pour clarifier les incompréhensions possibles ou les moments qui ont pu être mal vécus.

« Il faut sans cesse se réinterroger sur la manière de faciliter la parole, analyser les pratiques. C’est par exemple ce que nous avons fait au sein de notre conseil d’administration qui compte 4 militants Quart Monde parmi ses 16 membres, en prévoyant des phases de préparation et de bilan, ce qui n’empêche pas une parole très libre. » Créer les conditions du dialogue se construit donc pas à pas pour que les personnes en situation de pauvreté soient des partenaires à part entière du processus démocratique.

Voici plusieurs manières dont ATD Quart Monde fait vivre la participation.

Les Universités populaires Quart Monde

Permettre aux personnes en situation de pauvreté de partager leur expérience, leur savoir et leur pensée et de les confronter à d’autres : voilà tout le défi des Universités populaires Quart Monde. Créées en 1972 pour que les plus pauvres « puissent découvrir ce qu’ils savent et le transmettre », les Universités populaires existent aujourd’hui dans dix régions en France et une dizaine d’autres pays.

Elles sont conçues comme des espaces de dialogue, de réflexion et de formation réciproque entre des citoyens vivant en grande pauvreté et des personnes s’engageant à leurs côtés. Préparées en amont, souvent par groupes de pairs, elles sont organisées tous les deux mois au niveau local, sur des thèmes variés. Les Universités populaires Quart Monde permettent de construire une pensée neuve, riche des diversités de ceux qui la créent et indispensable à l’élaboration d’un projet de société vraiment démocratique.

Une recherche participative

ATD Quart Monde a remis le 17 octobre dernier à la ministre de la Transition écologique et solidaire le rapport « Comprendre les dimensions de la pauvreté en croisant les savoirs », fruit d’une recherche menée pendant 3 ans avec plusieurs partenaires, dont le Secours Catholique. Cette recherche croise le savoir du vécu de personnes ayant l’expérience de la pauvreté, le savoir d’action de professionnels praticiens et le savoir académique de chercheurs universitaires. L’équipe était composée de douze membres, quatre personnes pour chaque source de savoirs.

« Beaucoup de rapports ont été faits sur la pauvreté, mais c’est la première fois que les premiers concernés participent à une recherche scientifique comme chercheurs à égalité. Pour nous, ce n’était pas toujours évident de travailler avec des universitaires et des professionnels. Mais la participation n’est pas magique, il faut du temps, de la confiance et une méthode solide. Nous avons réussi parce que chacun de nous a reconnu le savoir de l’autre », ont affirmé les membres de l’équipe de recherche en présentant leur rapport.

Les groupes de travail

ATD Quart Monde a formé en mars 2019 un « groupe de suivi de la Stratégie nationale de prévention et de lutte contre la pauvreté » qui se réunit une fois par mois. L’objectif est d’analyser les forces et les faiblesses des mesures proposées, ainsi que les points de vigilance et de faire des propositions d’évolution grâce à l’expérience de chacun des membres qui le compose : sept militants Quart Monde issus de différentes régions françaises, qui apportent leur expérience de la grande pauvreté, une volontaire permanente et trois alliés. Trois militants participent en outre au CNLE (Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté).

La participation de tous est au cœur de l’action d’ATD Quart Monde, que ce soit par exemple au sein du Laboratoire d’idées du Département santé, regroupant des personnes vivant ou ayant vécu des situations de pauvreté, dans les ateliers « Grandes pauvreté et orientation scolaire » qui ont précédé le lancement de l’expérimentation en cours « Choisir l’inclusion pour éviter la ségrégation » ou dans des projets menés par des groupes locaux du Mouvement.

Le Croisement des savoirs et des pratiques

Lors d’une intervention à la Maison de l’Unesco à Paris en 1980, le fondateur d’ATD Quart Monde, Joseph Wresinski, avait posé cette question : « De quelle connaissance ont besoin nos sociétés, nos institutions pour combattre efficacement la pauvreté et l’exclusion ? » Sa réponse est que cette connaissance ne peut être que le résultat d’un dialogue, d’une rencontre entre les savoirs universitaires, les savoirs d’action des praticiens et les savoirs du vécu des personnes en situation de pauvreté. Ces dernières peuvent construire un savoir si on leur donne les moyens de réfléchir leurs expériences, leurs conditions de vie, leur relation avec leur environnement, en toute liberté et collectivement.

Mais, jusqu’à ce que nous menions des expérimentations, nous ne savions pas comment réaliser ce dialogue entre des savoirs si différents et s’ignorant mutuellement. À partir de 1996, des institutions universitaires et professionnelles ont accepté de mener avec ATD Quart Monde deux recherches pour comprendre et déterminer les conditions du dialogue et de la co-construction à partir des trois types de savoir.

La charte du Croisement des savoirs et des pratiques présente entre autres ces conditions. Elle dit aussi que la démarche doit avoir un objectif de changement, de transformation sociale pour que la misère cesse. Celles et ceux qui ont pratiqué cette démarche savent que la méthodologie est très rigoureuse, qu’elle demande à chacun de fournir beaucoup de travail. La manière de mettre en œuvre la démarche est toujours en évolution. L’essentiel est que les personnes en grande précarité soient présentes et que leur savoir soit le repère, le fil rouge du travail entrepris avec d’autres acteurs. Hervé Lefeuvre

Photo : © ATD Quart Monde