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[Coronavirus] Souffrance d’une famille en précarité

Mme W. habite dans un foyer d’hébergement d’urgence sociale, dans une grande ville en France. Elle prépare souvent les Universités populaires Quart Monde et est toujours très engagée. Elle donne ici son avis sur le stress provoqué par la vie confinée.

Je suis tunisienne. Je vis en France avec mon mari et mes trois enfants depuis sept ans et demi. Mon mari et moi, nous avons un employeur qui serait d’accord pour nous embaucher si nous obtenions la carte de séjour. Nous vivons en permanence dans l’attente d’une réponse positive de la préfecture. Nous en sommes à notre douzième récépissé et on attend toujours. Nous vivons dans un foyer. C’est très angoissant, mais c’est mieux que la rue.

Ma fille aînée a eu 18 ans en novembre. Elle est en terminale bac pro. Jusqu’au confinement elle avait de bonnes notes. Six jours avant le confinement, elle n’a eu que le récépissé sans droit de travail, comme nous. À cause de ça, elle ne pourra pas suivre une formation en alternance rémunérée l’année prochaine. Elle est très inquiète par rapport à sa poursuite d’étude en raison de notre situation. Mon second fils a 17 ans. Il est en seconde bac pro et ma dernière est à l’école.

Le confinement a ajouté encore plus de stress dans notre vie.

Au foyer, les travailleurs sociaux ne viennent plus. La présence, le nettoyage ne sont plus assurés. Nos draps ne sont plus changés. Nous nous sentons vraiment isolés. Ils sont venus une seule fois pendant ce mois pour distribuer les chèques services. Avec la directrice, ça a vraiment été très tendu. Nous avons 4 chambres pour nous. La cuisine, la salle de bains et les toilettes sont collectives pour l’étage où vivent quatre familles. Mais certaines familles circulent beaucoup, partent régulièrement dormir chez des amis et nous, nous avons peur de la contagion. Quand on évoque le problème, on nous conseille d’appeler un numéro vert pour les personnes inquiètes qui ont besoin de parler. Comme il n’y a plus de professionnel sur place, c’est bien plus difficile pour nous de régler les problèmes de voisinage quand il y en a. Nous nous sentons vraiment impuissants.

Avant, on trouvait un peu de travail pour compléter nos revenus. Maintenant nous n’avons que les 400 euros des chèques services. Les enfants ne mangent plus à la cantine. La dernière semaine du mois, il ne nous reste plus rien pour vivre. C’est vraiment difficile. Avant, j’achetais au marché mais maintenant je dois acheter au Leader Price, c’est plus cher et les prix augmentent tous les jours. Et avec le Ramadan ça va être encore pire. Même en divisant les 400 euros par quatre je n’arrive pas à finir le mois.

Comme les gens ont peur nous n’avons plus de relation avec les autres familles au foyer. Heureusement, les gens du centre social et d’ATD s’inquiètent de nous, prennent des nouvelles. Grâce à eux on ne se sent pas isolés, on ne se sent pas comme en prison au foyer. Ça nous permet d’être moins angoissés.

Je fais faire le travail scolaire tous les jours à ma plus jeune fille, sauf le dimanche. Je n’ai pas Internet. L’école m’a contactée et, depuis, la maîtresse fait des impressions des cours tous les quinze jours et je vais les chercher.

Avec ATD Quart Monde, j’ai eu une puce par Emmaüs Connect pour avoir internet pour ma fille aînée. Depuis six semaines, et bien que ses professeurs connaissent tous sa situation, elle n’a eu qu’un envoi d’une enseignante par la poste et des messages d’une autre. Les autres disent que ça leur revient trop cher d’envoyer les cours par la Poste. Finalement, elle a repris contact avec tous ses profs, et il est prévu qu’elle ait tous les documents le 11 mai. Les enseignants lui laisseront quinze jours pour réviser et elle passera ensuite toutes les épreuves qu’elle n’a pas pu faire avant pour le contrôle continu du bac. Elle est donc très inquiète par rapport à son avenir. Le confinement lui rend les choses vraiment plus difficile. Au début elle devait saisir ses vœux ParcourSup pour l’année prochaine. Nous n’arrivions pas à faire comprendre que nous n’avions pas Internet. Finalement, une enseignante a accepté de faire la saisie pour elle directement avec l’Académie. Les deux premières semaines du confinement ont été vraiment très difficiles pour elle à cause de ça. Avant, tout allait bien pour elle et tout d’un coup, tout va mal.

Le second devrait être en stage. Le stage s’est donc juste interrompu et il n’a pas de travail scolaire.

La plus petite en a un peu marre d’être toujours avec moi. Ses copines lui manquent. Les enfants ont vraiment envie que ça cesse, mais moi j’ai peur. Après le discours du président, on a pensé que ce serait d’abord les terminales qui reprendraient les cours et pas les petits à qui il est difficile de faire respecter les règles de protection. Toutes les familles en parlent. Tout le monde est inquiet. Je fais confiance aux enseignants, mais c’est difficile de se protéger de cette maladie. Même les enseignants sont en danger.

J’ai peur qu’après le confinement les prix continuent à augmenter, les légumes, les fruits. On a besoin de travailler aussi et on risque de ne rien trouver avant longtemps. Et le fait de ne plus pouvoir aider les gens comme avant me manque beaucoup. Je suis contente quand on me demande si je peux faire quelque chose pour quelqu’un. J’aime beaucoup ça.

Pour l’avenir j’essaie de voir les choses de façon positive pour que mes enfants les voient aussi de façon positive. Je suis très inquiète pour ma famille. Nerveusement c’est très fatigant.

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Photo : © Bas Masseus, Pexels