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Comment mesure-t-on la pauvreté en 2065 ?

L’Insee a publié le 15 janvier 2065 son dernier rapport annuel sur la pauvreté. Pour la quatrième année consécutive, ce rapport prend en compte une partie des indicateurs de pauvreté établis après une recherche participative menée par ATD Quart Monde depuis de nombreuses années.

La France s’est longtemps appuyée sur des indicateurs monétaires et matériels pour mesurer la pauvreté. Le « seuil de pauvreté monétaire » était ainsi fixé à 60 % du niveau de vie médian de la population. Cela correspondait à un seuil de 1026 euros par mois pour une personne en octobre 2019, un chiffre qui, aujourd’hui, paraît dérisoire. Mais au-delà de cet indicateur purement économique, la situation est beaucoup plus complexe.

C’est ce que reconnaît désormais la directrice de l’Insee, Fatou Goulier, dans le Rapport sur la pauvreté 2065, publié en janvier dernier. « Depuis quatre ans, nous avons modifié les indicateurs permettant de mieux comprendre la pauvreté, mais surtout, nous avons radicalement fait évoluer notre démarche. Comment avons-nous pu, pendant tant d’années, travailler sur cette question sans les personnes concernées ? » s’interroge-t-elle.

Savoir d’expérience de la pauvreté

La pauvreté n’est donc plus représentée comme une suite de chiffres dans un tableau. Davantage nourris par la réalité de vie des personnes qui en souffrent et travaillés avec elles, ces indicateurs prennent en compte des dimensions nouvelles, telles que les maltraitances institutionnelles et sociales, l’isolement, ou les compétences et contributions non reconnues.

« Nous avons compris que la participation des personnes ayant le savoir lié à l’expérience de la pauvreté est primordiale pour créer de nouvelles connaissances. Grâce à ce travail mené par des professionnels de terrain, des chercheurs et des personnes en situation de pauvreté, nous espérons mieux éclairer la société sur ces enjeux », poursuit la directrice de l’Insee.

Cette évolution a déjà permis un changement de pratique au Parlement. Depuis 2025, chaque projet de loi est évalué selon son impact sur l’ensemble des dimensions de la pauvreté déterminées par l’Insee, avant d’être soumis au vote. L’objectif est de ne laisser personne de côté, seul chemin vers l’éradication de la pauvreté. Plusieurs textes, comme la mise en place du « crédit social » ont ainsi été retoqués sur la base de cette évaluation.

Absence de liens entre les dimensions

Pour ATD Quart monde, « cela constitue une avancée significative, même si l’Insee n’envisage pas encore les liens, les interdépendances entre ces dimensions ni l’impact que chacune d’entre elles peut avoir sur les autres », explique le président d’ATD Quart Monde, Jules Petrovic. Le Mouvement défend en effet « une approche systémique » des dimensions de la pauvreté, ce qui signifie qu’il y a un lien d’interdépendance et de réciprocité entre les dimensions, mais aussi un lien entre l’individuel et le collectif. « Pour bien appréhender la question de la précarité, il ne faut pas séparer l’individu et la société, mais au contraire mettre leur interaction au cœur de l’analyse et de la compréhension de la pauvreté », souligne-t-il.

Il regrette en outre que les « deux expériences transversales caractérisant la pauvreté, la dépendance et le combat » n’aient pas été reprises par le service statistique français. « Nous avons encore du chemin à parcourir et nous espérons qu’il ne faudra pas attendre une nouvelle fois plus de 40 ans pour aboutir à une meilleure connaissance de la pauvreté. Mais ce quatrième rapport de l’Insee nous donne de l’espoir et nous montre que le regard de la société sur les personnes en situation de précarité continue d’évoluer », conclut le président d’ATD Quart Monde.

 

Définir la pauvreté : la genèse des propositions d’ ATD Quart Monde

En mai 2019, une recherche participative internationale sur les dimensions cachées de la pauvreté, pilotée par l’Université d’Oxford et ATD Quart Monde avec le soutien de nombreux partenaires, dont Caritas France, avait été présentée à l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques). Cette étude avait été réalisée grâce à la démarche, encore alors émergente et moins connue qu’aujourd’hui, du « Croisement des Savoirs et des pratiques © ».

Menée pendant trois ans dans six pays, le Royaume-Uni, la France, les États-Unis, le Bangladesh, la Tanzanie et la Bolivie, elle avait pour objectifs de définir quelles étaient les dimensions cachées de la pauvreté afin de créer de nouveaux indicateurs de pauvreté et de contribuer à l’élaboration de meilleures politiques de lutte contre la pauvreté. La démarche a ainsi permis de faire travailler ensemble les membres de l’équipe de recherche, qui était composée, dans chaque pays, de personnes ayant l’expérience de la pauvreté, de professionnels et de chercheurs universitaires.

Dépendance et combat

La recherche menée en France avait identifié deux expériences transversales qui caractérisent la pauvreté, la dépendance et le combat, et huit dimensions : « Privations matérielles et de droits », « peurs et souffrances », « dégradation de la santé physique et mentale », « maltraitance sociale », « maltraitance institutionnelle », « isolement », « contraintes de temps et d’espace » et « compétences acquises et non reconnues (issues de l’expérience de la pauvreté) ».

Téléchargez le rapport « Tout est lié, rien n’est figé » , sa synthèse ainsi que les interventions des membres de l’équipe de recherche le 17 octobre.

Cet article est extrait du numéro 500 du Journal d’ATD Quart Monde publié en février 2020.