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Cécile Duflot : « On crée une espèce de halo autour de la pauvreté qui empêche d’affronter la réalité »

Directrice d’Oxfam France, l’ancienne ministre du Logement et de l’Égalité des territoires, Cécile Duflot, signe la préface de cette nouvelle édition d’En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté.

Quel lien entretenez-vous avec le livre En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté ?
Je connais bien cet ouvrage que j’ai souvent utilisé. Cela fait du bien de se poser un peu sur la réalité des chiffres. Lorsque j’étais ministre, j’ai vécu de nombreux débats sur la fraude sociale, le non-recours, l’idée que les aides sociales poussent à ne pas travailler… C’est indispensable d’avoir des données précises, de dire les choses de manière factuelle et posée et d’affronter une réalité que, souvent, on n’aime pas voir.

Comment naissent ces idées fausses ?
Elles viennent souvent d’un mélange de peur et de confort, une façon de tenir à distance la pauvreté et de refuser de s’interroger sur sa propre responsabilité et sa capacité à agir pour changer le système. Il s’agit souvent d’un discours extrêmement idéologique, tenu par des personnes qui n’ont absolument pas conscience de la manière dont se nouent les inégalités et dont la pauvreté peut devenir une trappe. Il y a une incapacité à regarder la réalité en face.

Cette nouvelle édition comprend de nouvelles idées fausses, notamment sur l’écologie. Qu’en pensez-vous ?
J’ai été pendant longtemps une écologiste frustrée, parce qu’à une époque on me sommait de choisir entre la planète et le partage des richesses. Je suis pourtant convaincue que c’est un combat commun. Il n’y a pas d’opposition entre ces deux sujets, entre « des pauvres » qui refusent la taxe carbone et « des riches » qui sont écolos. On entend « les pauvres se moquent de l’écologie, ils mangent n’importe quoi… ». Là encore, on crée une espèce de halo autour de la pauvreté et des pauvres qui empêche d’affronter la réalité de l’injustice, mais aussi de voir les fabuleuses expériences menées par des gens en situation de pauvreté, pour recycler, pour faire de la vente directe…

Ce livre peut-il selon vous aider à lutter contre les préjugés ?
Cet ouvrage interdit les discours faciles du style « les pauvres sont responsables de ce qui leur arrive, ils ne font pas d’efforts…» C’est un discours que l’on entend trop souvent, y compris de la part de nos plus hauts dirigeants. Mais souvent, ce sont des personnes qui n’ont jamais été confrontées à la précarité, qui ne connaissent pas leur propre pays et ses habitants. La force de ce livre, c’est de montrer la réalité, ce que ça veut dire concrètement d’être dans la précarité, ce que cela implique comme choix, quelles en sont les conséquences…

L’une des idées fausses détaillées dans le livre est que « la lutte contre la pauvreté bloquera toujours au niveau politique ». Comment s’explique cette inertie politique selon vous ?
Il y a un brassage des populations qui s’est énormément réduit, notamment à l’école, donc c’est un monde totalement inconnu pour un certain nombre de décideurs politiques, qui restent entre eux. Il y a aussi une idée fausse très répandue, qui est que « cela ne va pas plaire à la population si on aide les pauvres ». On voit pourtant qu’une société plus égalitaire est une société qui va mieux collectivement. Les inégalités ne sont pas une fatalité et la redistribution est vraiment une décision politique possible.

Comment peut-on lutter quotidiennement contre les idées fausses sur la pauvreté ?
Il faut toujours ouvrir les yeux, regarder autour de soi, se poser des questions et s’engager. Il faut, comme le fait notamment ATD Quart Monde avec les Bibliothèques de rue, aller au milieu des jardins publics pour lire des livres, pour permettre à tous de les apprivoiser et de ne pas se sentir « en dehors ». La société a créé des codes pour reconnaître ceux qui font partie du même monde, ce qui a une grande dimension excluante. On ne se rend pas compte qu’on reproduit des phénomènes sociaux excluant les autres. Il faut dédramatiser l’absence de codes et créer des passerelles. Nous pouvons faire cela tous les jours.

Il faut ouvrir son esprit et se départir de tout sentiment de supériorité. Il n’y pas de hiérarchie entre les personnes. On dit que la richesse ne fait pas le bonheur, et c’est certain, mais surtout elle ne fait pas l’intelligence, la capacité d’émancipation, de construction… Il faut refuser de céder un pouce de terrain à ceux qui déguisent la réalité. Propos recueillis par Julie Clair-Robelet

Photo : Cécile Duflot © Maxime Riché, Oxfam France

Retrouvez En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté sur le site des Éditions Quart Monde