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Catherine Duval, 40 ans de bibliothèques de rue

À Rouen, elle a participé à la création de la première et n’a jamais cessé d’en animer depuis. Elle raconte cette mémoire.

À 83 ans, Catherine Duval a quarante ans de bibliothèques de rue Quart Monde, à Rouen et dans les environs. Un record probablement dans le Mouvement. Alors qu’elle ne conduit plus, elle va encore le mercredi après-midi animer la bibliothèque de rue du quartier Château blanc, à Saint-Étienne-du-Rouvray. Une heure de transports aller, autant au retour, depuis Mont-Saint-Aignan où elle habite.

« C’est un plaisir, les enfants viennent ou ne viennent pas, c’est un espace de liberté, et on les attire vers la lecture », dit-elle de son ton modeste. Lorsque je lui avais demandé de l’interviewer, elle s’était étonnée : « Mais qu’est-ce que j’ai d’intéressant à raconter ? ».

Participation des familles

Catherine Duval, ancienne institutrice en maternelle, a découvert les bibliothèques de rue Quart Monde à la fin des années 70. A l’époque, elle est responsable d’un groupe de l’Action catholique des enfants (ACE). « Mais j’étais mal à l’aise, les personnes de l’ACE étaient d’un autre milieu et très démunies face à ces familles. »

Le 24 mars 1977, Joseph Wresinski, le fondateur d’ATD Quart Monde, donne une conférence à Rouen sur « Pauvreté et fraternité ». « Le père Joseph m’a ouvert les yeux sur ce que je voyais dans ces familles, les enfants qui avaient volé un landau ou une mobylette, une mère décédée toute jeune, et aussi une solidarité extraordinaire dans le quartier, des parents voulant que leurs enfants réussissent à l’école, se souvient Catherine. Il parlait de la dignité des plus pauvres. »

Elle se retrouve parfaitement dans le Mouvement : « On ne fait pas d’assistance mais on insiste sur la participation des familles. » Désormais alliée, elle se lance dans les bibliothèques de rue Quart Monde.

« Un quartier au bout de tout »

Avec deux volontaires permanents, Catherine crée la première à Rouen, à la Croix de Pierre, en 1979. Puis, comme le quartier doit être rénové, les familles sont relogées en banlieue et la bibliothèque se déplace à Saint-Étienne-du Rouvray, dans le parc Maurice Thorez. « Un quartier au bout de tout. Les éducateurs de rue avaient dit à la mairie qu’il fallait faire quelque chose. La mairie trouvait qu’il y avait déjà assez de problèmes et puis elle a cédé. »

Ce n’est pas simple de débarquer dans un quartier, d’étaler une natte au pied des tours et de s’asseoir avec des livres d’enfants. « Les éducateurs nous ont aidés. On a fait du porte-à-porte. On était très mal reçu, des chiens nous aboyaient dessus. On s’est tout de même installé dehors. Un jour où il faisait froid, une grand-mère est descendue. Elle nous apportait des cafés sur un plateau. » La grand-mère leur ouvre les portes du quartier. Elle est devenue militante, sa fille aussi.

Tout de suite, Catherine Duval se sent à sa place. « J’ai toujours aimé le contact avec les enfants, raconter des histoires, des contes, en partant des plus démunis. »

Cette fibre remonte à loin. Catherine grandit au sein d’une famille de sept enfants. Son père est courtier en café. Durant la Seconde guerre mondiale, il est fait prisonnier, deux ans en Allemagne. Lors de l’exode, la mère et les enfants se retrouvent à Chalon-sur-Saône. Au retour du père, la famille, qui vivait jusque-là à Sainte-Adresse, à côté du Havre, s’installe à Rouen.

Après-guerre, son père est chargé de gérer les enfants placés à l’Assistance publique dans le département. Un poste qui le passionne. « Il disait : ‘J’ai 230 enfants’ », se souvient Catherine.

Un lien difficile à nouer

L’histoire des bibliothèques de rue à Rouen se confond avec celle de Catherine. Après une dizaine d’années dans le parc Thorez, l’équipe part sur les hauteurs de Rouen, à La Lombardie, au pied d’immeubles dégradés. Elle est plutôt bien reçue par les familles.

Il est alors décidé de créer une seconde bibliothèque, à La Sablière, un quartier très défavorisé de la Rive gauche. Les enfants y réaliseront deux livres : « Fiers de mon quartier », sur l’histoire, et « La sorcière du quartier », sur ce qu’ils voudraient améliorer s’ils avaient une baguette magique.

Le nombre d’enfants diminuant, en 2007, la bibliothèque va s’installer sur un campement de gens du voyage sédentarisés à Saint-Étienne-du- Rouvray. « Un relatif échec, selon Catherine, nous n’avons pas trouvé le soutien des parents. En plus, nous n’avions pas été formés pour travailler avec les gens du voyage. » L’équipe ira ensuite sur deux autres campements.

Depuis 2015, la bibliothèque de rue se tient au Château Blanc, en bas du grand immeuble Sorano. Il est plus difficile aujourd’hui de nouer un lien avec les familles. « Les parents regardent par la fenêtre, en bas les portes sont blindées. »

Catherine a aussi vu les enfants changer : « Ils sont beaucoup moins concentrés, ils aiment les livres, mais on doit chercher les plus attrayants, avec de belles images, et souvent ils ne vont pas jusqu’au bout. »

Parfois, Catherine s’interroge sur l’impact de tout cela. Un jour, alors qu’elle passait près de la gare, un groupe de jeunes qui discutaient l’a interpellée : « Catherine, pourquoi tu ne viens plus, pour nos petits frères et sœurs? ». Mieux qu’un merci.

Reportage : Véronique Soulé Photo : Carmen Martos.