L’Entreprise à but d’emploi (EBE) de Livron-sur-Drôme compte aujourd’hui 75 salariés et une dizaine d’activités qui vont de la couture au maraîchage, en passant notamment par le recyclage de textiles et de plastiques, la vente dans une ressourcerie, la création d’objets en bois ou encore la cuisine.
Penchée sur sa machine à coudre, Dany* fabrique un sac avec des ceintures de sécurité données par l’entreprise de recyclage automobile GPA. Elle a intégré l’Entreprise à but d’emploi de Livron-sur-Drôme, Val d’Emploi, à son ouverture, en 2023, et travaille au sein de l’atelier de couture Les mains d’Or. Une structure qu’elle a contribué à créer, avec d’autres personnes volontaires, comme Isaline, qui est aujourd’hui l’une de ses collègues dans l’atelier.
Quand le projet de l’expérimentation leur a été présenté, elles n’y ont pas tout de suite cru. « C’était très abstrait. L’idée de pouvoir choisir nos horaires et sur quelle activité travailler, d’être en CDI… Cela ne semblait pas être vrai », se souvient Isaline. « Quand on n’a connu que l’usine, c’est un changement total. Ici, il n’y a pas de pression. On nous fait confiance et c’est beaucoup plus agréable », poursuit Dany.
« Revenir au monde »
Quelques mètres plus loin, à L’Astucerie la ressourcerie de l’Entreprise à but d’emploi, Dominique Prunel a elle aussi douté de la réalité de cette expérimentation qui promettait de créer des emplois dans des activités répondant à des besoins non couverts localement. Lorsqu’elle est arrivée à Val d’Emploi, en avril 2024, « la première question était : qu’est-ce qui t’intéresse ? Personne ne demande les diplômes. Ils respectent les problèmes de santé. C’est un entretien à l’envers, cela redonne confiance », confie-t-elle. Elle s’occupe notamment de la boutique en ligne de L’Astucerie. Cette mission la rend particulièrement fière : « D’un point de vue écologique, c’est un beau projet qui permet d’éviter d’acheter sans arrêt du neuf ». Mais ce qu’elle apprécie surtout, ce sont les liens avec ses collègues et les clients, notamment lors du Café papote, tous les mercredis matins.
Pour sa collègue Émilie Marmolle, référente sécurité de l’Entreprise à but d’emploi, c’est aussi avant tout le contact humain qui lui plaît dans son travail. Sans emploi pendant 17 ans pour s’occuper de son fils handicapé, elle avait une grande crainte : « Je ne savais pas si j’étais vraiment capable de retravailler. Quand on s’est mis dans une bulle pendant longtemps, ce n’est pas forcément simple de revenir au monde. Ici j’ai pu reprendre une vie professionnelle tout en continuant à m’occuper de mon fils », explique-t-elle. Depuis, elle a également obtenu son permis de conduire et s’engage activement pendant son temps libre en tant que secouriste à la Protection civile.
« Je n’avais pas l’habitude de ne rien faire »
Derrière l’atelier de couture, Félix Winaud Tumbach fabrique un portant pour la vente des créations de l’atelier Les Mains d’Or lors d’un marché nocturne organisé à Livron-sur-Drôme. Il est aujourd’hui « heureux de se lever le matin sans avoir le souci du lendemain ». Après avoir travaillé dans l’artisanat à son compte, il est « resté quelques années dans le noir, sans travail, sans ressources ». Cet emploi lui a donné la possibilité de sortir de cette période compliquée : « Cela m’a fait du bien. Moi, j’étais actif, je n’avais pas l’habitude de ne rien faire. Maintenant, j’ai envie de travailler à la mairie », souligne-t-il.
Arrivé depuis seulement trois semaines au sein de l’atelier de réparation de vélos, David Liozon fait le même constat : « J’avais besoin de ça pour être heureux, parce que moi j’ai toujours connu le travail ». Ancien salarié dans le bâtiment et la métallurgie, il est « tombé du jour au lendemain dans le monde des invalides à cause de problèmes de vision, en 2023 ». Cet emploi, à 500 mètres de son domicile, lui donne la possibilité de montrer qu’il est « encore capable de faire plein de choses » et d’apprendre de nouvelles activités avec ses collègues ».
L’importance du collectif
Tous les salariés évoquent ainsi l’importance du collectif, avant même d’entrer dans l’Entreprise à but d’emploi. Les embauches se font en effet par promotions de huit à dix salariés. En attendant leur arrivée à Val d’Emploi, les personnes volontaires peuvent ainsi se préparer ensemble et se mobiliser sur la question du droit à l’emploi sur le territoire. Après avoir eu parfois des périodes de grande solitude, elles se réintègrent peu à peu dans un groupe.
Mais un collectif, « ça vit, ça bouge et parfois ça frotte un peu », remarquent plusieurs salariés en riant.Val d’Emploi compte aujourd’hui 75 salariés, répartis sur plusieurs sites. « Nous avons un peu perdu le côté social, cela crée des clans », regrette Hadryana Cols, salariée depuis deux ans. Elle qui, sur une semaine, peut faire à la fois de la vente à la ressourcerie, de la communication et du maraîchage remarque cependant que le fait d’avoir une équipe soudée autour d’elle lui a « fait du bien au moral ». Un autre salarié, qui ne souhaite pas donner son prénom, avoue pour sa part qu’il a eu besoin de beaucoup de temps pour s’adapter. « Toute ma vie, j’ai appris qu’on ne débarquait pas dans un boulot sans un minimum de formation. J’ai eu du mal avec le fait d’apprendre sur le tas. J’entends qu’il faut de la transmission entre salariés, mais transmettre, ce n’est pas simple », précise-t-il.
Face aux difficultés, son collègue Jérome Flon a une formule pour décrire l’expérimentation : « On est parti d’une utopie. Au début, on travaillait bénévolement pour monter un projet dont on ne savait même pas si ça allait fonctionner. Aujourd’hui, on est confronté à la réalité. Ce n’est pas toujours facile. Territoires zéro chômeur de longue durée, c’est un ovni, mais c’est une vraie solution au chômage de longue durée ».
Cet article est extrait du Journal d’ATD Quart Monde de septembre-octobre 2025.
Photo : Au sein de l’atelier de l’Entreprise à but d’emploi Val d’Emploi. © ATD Quart Monde
* Les personnes désignées par leur prénom n’ont pas souhaité donner leur nom de famille.
