Entrez votre recherche ci-dessous :

Témoignage : le poids des mots

Le 30 mai dernier, Martine Le Corre, militante d’ATD Quart Monde à Caen, a eu l’honneur d’inaugurer le Festival du Mot de la Charité-sur-Loire dans la Nièvre en prononçant les paroles qui suivent.« Il y a des mots qui vous honorent, vous grandissent, et d’autres qui vous réduisent, vous anéantissent. C’est avec ces derniers que je me suis forgée.
Je suis née en milieu de pauvreté, j’ai grandi de bidonvilles en cité dortoirs. C’est à l’école que je me suis rendu compte que l’on pouvait n’être considéré qu’à partir de sa position sociale. La mienne portait l’étiquette pauvre, je dirais même « mauvais pauvre ».

Avec ma famille et avec celles dont nous partagions le quotidien dans notre cité d’urgence, j’ai vécu la relégation, l’humiliation, les séparations, les expulsions, l’exclusion, l’isolement, le jugement, le rejet, la honte, la peur, le mépris.

Tous ces mots, chacun de ces mots, ont eu des effets sur ma vie, mon histoire. C’est avec le poids de chacun de ces mots que j’ai tenté de grandir.
Nous n’étions pas traités, considérés comme les autres. J’avais une totale conscience de cela, mais je me sentais impuissante. Tous ces mots ont eu raison de moi. J’ai fini par les intérioriser, par croire que ma vie ne valait pas grand chose, que je ne valais pas grand chose, que j’étais une idiote, une « pas comme les autres », une « associale », une ratée, une pauvre et rien qu’une pauvre !

Je me suis résignée me disant que j’étais née du mauvais côté de la barrière. Je n’avais pas les codes de l’autre monde. Je n’avais pas les mots pour dire l’injustice, les mots pour dénoncer, je n’avais pas les mots pour me défendre.
Alors que j’avais 18 ans, j’ai rencontré un homme, le Père Joseph Wresinski, qui avait lui-même vécu la grande pauvreté. C’est lui qui a fondé le Mouvement ATD Quart Monde, au cœur d’un bidonville, à Noisy-le-Grand, en France. Enfin un défi de taille, à mener avec d’autres, et avec, comme seule boussole, le plus pauvre d’entre nous !

C’est alors que j’ai osé, parlé, écouté, dénoncé, revendiqué, exprimé, contrôlé mes propos, réfléchi, appris à croire que je n’étais pas une nulle, que mon milieu était porteur de valeurs.

C’était des nouveaux mots qui prenaient sens dans ma vie et pouvaient aussi se transformer en actions.

Je me suis découverte intelligente, entreprenante, battante. J’ai découvert cette notion de milieu, de mon milieu, et j’ai compris combien il était important de ne pas profiter seule de mes découvertes. J’ai compris que la misère n’était pas fatale, j’ai appris à mettre des mots sur tout cela. J’ai senti que nous étions des hommes, des femmes debout, que nous avions du courage, une expérience, une endurance, une résistance, une intelligence, un savoir, du bon sens, une espérance. Tous ces mots que, jusque là, je ne m’autorisais pas à m’approprier. Et c’est là que j’ai trouvé le pouvoir de vivre ce que j’avais mis si longtemps à gagner… la liberté, ma liberté.

La liberté de ne plus dépendre du bon vouloir de l’autre, la liberté de dire et d’être qui je suis vraiment, la liberté d’être fière de mon histoire, de mon milieu, la liberté de faire des choix, la liberté d’oser. Cette liberté, ces libertés que l’on supprime, que l’on nie trop souvent à ceux que l’on considère moins que soi-même. Aujourd’hui, je veux cette liberté pour chacun des miens, où qu’ils soient, et cela nous concerne tous. »