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Régis Félix : « Le collège doit changer »

Un débat était organisé le 5 mars 2011 lors du Forum des engagements contre la misère autour du livre de Régis Félix Le principal, il nous aime pas. Extraits.

Pourquoi avez-vous écrit ce livre ?

Régis Félix, ancien professeur de physique, est devenu principal de collège afin d’essayer de mettre en oeuvre les réflexions sur l’école qu’il partageait avec d’autres au sein d’ATD Quart Monde (ph. F. Phliponeau).
Régis Félix, ancien professeur de physique, est devenu principal de collège afin d’essayer de mettre en oeuvre les réflexions sur l’école qu’il partageait avec d’autres au sein d’ATD Quart Monde (ph. F. Phliponeau).

Quand un professeur met un élève à la porte de sa classe, il rend un grand service au principal en lui permettant de rencontrer cet élève. La première année durant laquelle j’ai rencontré ces élèves mis à la porte, j’ai été abasourdi par la dose de souffrance qu’ils portaient. J’ai aussi entendu chez certains professeurs la souffrance de se trouver en échec par rapport à des élèves qui abordaient le collège difficilement et qui le vivaient très durement. J’ai rencontré aussi des parents. Je ne voulais pas garder leurs paroles pour moi. J’ai commencé à les noter.

Comment réagissez-vous à ce que dit Priscillia (voir ci-dessous) ?

Écouter Priscillia, c’est écouter la réalité de ce que vivent certains élèves dans notre modèle de collège bâti il y a 30, 40 ou 50 ans, un collège encore très centré sur une ancienne pédagogie « frontale » : le cours magistral, qui est absolument inadapté aux collégiens actuels. Le professeur a 25 ou 30 élèves devant lui et « fait cours ». Il n’y a pas que cela en collège, mais il y a encore beaucoup cela : cette idée que « j’ai un savoir à te faire passer ; je te le ferai passer et ce n’est pas toi, élève, qui participeras à construire le savoir. » Le collège ne cherche pas quels peuvent être les talents des jeunes en dehors des matières étudiées.

Quelles sont les conséquences sur les élèves ?

Les difficultés ne font que s’aggraver de classe en classe. Dès les conseils de classe de fin de 6e, de fin de 5e, etc., on dépossède certains élèves de décisions quant à leur avenir. Les élèves qui traversent ces quatre années de collège extrêmement difficilement ne décident plus de rien, leurs parents non plus.

Tout est-il si noir au collège ?

Non. Je pense qu’une part de liberté existe tout de même, des zones de lumière – que l’Éducation nationale ne cultive pas. Ce qu’attend Priscillia : « une écoute attentive, un soutien qui tient compte de ma vie et de mon histoire, des encouragements », cela existe dans les collèges. Je l’ai vu chez certains professeurs, qui se saisissent de la part de liberté de leur métier pour être présents au collège beaucoup plus que pendant leurs 18 heures de cours normales.

Que font-ils ?

Ils sont présents dans la cour ou en salle des professeurs pour rencontrer les élèves. Ils mènent des ateliers théâtre, des activités de médiation entre élèves, etc. Tout cela sans reconnaissance officielle de l’institution. Mais ces zones de lumière existent et nous devons nous appuyer sur elles pour que le collège change. Quant à la pédagogie « frontale », beaucoup d’enseignants comprennent que c’est une fausse piste et commencent à voir les choses tout à fait autrement. Ce mouvement, très développé en primaire, est encore souterrain au collège.

Priscillia, élève de seconde
« J’ai 16 ans. À l’école, j’ai connu l’exclusion, j’ai été jugée à cause de mon nom, de la réputation de ma famille, de l’endroit où j’habite, de mon apparence. Du coup, je me suis défendue. Mal, peut-être, car je me suis mise à répondre à mes professeurs. En 5e, j’avais une prof d’anglais qui m’interdisait de rentrer dans la classe. En 3e, ma prof de français, qui avait eu un de mes frères, m’a prise en grippe dès la rentrée. Elle m’a dit que j’étais de la famille …, alors une bonne à rien. Je devais rester debout, dans un coin, à chaque cour de français.
Je ne trouve pas au collège ce dont j’ai vraiment besoin : une écoute attentive, un soutien qui tient compte de ma vie et de mon histoire, des encouragements. Je rêvais d’être vendeuse en boulangerie, mais comme je n’ai pas réussi le Brevet des collèges et qu’il ne restait plus de places, ma mère a accepté de m’inscrire en comptabilité dans un lycée technique. On ne m’a pas laissé le choix, ni à moi, ni à ma mère. C’était cela, ou je n’étais plus scolarisée et, du coup, plus d’allocations familiales pour ma mère.
J’espère que je vais arriver à quelque chose. Sinon, je sais que je serai au chômage, au RSA, des stages pour rien. Mais la vie, c’est pas ça. Alors je vais m’accrocher. On a notre part aussi. Ce n’est pas qu’à cause des professeurs. Les professeurs sont là pour nous apprendre, mais si on n’a vraiment pas envie de travailler, c’est à nous d’assumer. On a notre part de responsabilité tous les deux. Je me rends compte que les profs, eux, ils ne jouent pas leur vie, leur carrière, mais moi, nous, on devient quoi ? On n’a pas d’avenir. »

Juliette, enseignante en collège
« À un certain moment, on se sent un peu coincé par le système d’orientation qui ne laisse pas de choix réel aux élèves les plus en difficulté. On procède alors à des orientations non selon le choix de l’élève, mais selon les places libres en lycées. Je trouve dramatique d’envoyer un élève se préparer à un métier qu’il n’a absolument pas choisi. Comment peut-on faire changer les choses ? C’est ma question quotidienne. Cela provoque des moments de souffrance… à côté de moments de joie. Ce qui est difficile, c’est d’arriver à connaître tous nos élèves, à savoir ce qu’ils désirent, à comprendre les raisons de leur échec, à connaître un peu leur famille. Notre souffrance est que l’on n’y arrive que très partiellement, malgré toutes les initiatives que l’on prend. »

Une plateforme et des rendez-vous
Afin de peser dans le débat sur l’école début 2012 et au-delà, ATD Quart Monde est en train de constituer une plateforme d’échange et d’action avec différents partenaires. L’objectif est de se mettre d’accord ensemble sur quelques points sur lesquels l’école et le collège peuvent et doivent changer rapidement. Des Ateliers de l’École « Quelle école pour quelle société ? Toutes les intelligences sont indispensables pour la réussite de tous » rassembleront à Lyon les 11, 12 et 13 novembre 2011 des professionnels de l’éducation, chercheurs, parents, enfants, jeunes, associations d’éducation populaire, mouvements d’éducation…
Lors de la Journée mondiale du refus de la misère lundi 17 octobre 2011, ATD Quart Monde centrera ses manifestations sur une réflexion et des propositions pour cette école à construire ensemble. Dans les établissements scolaires, enseignants et élèves sont invités à organiser des débats ce jour-là.
Contact : ATD Quart Monde 01 42 46 41 47 ou [email protected]